BÉNÉDICTION DE MADAME L'ABBESSE
réussi à compenser auprès du cardinal la douceur de cette vie de Solesmes, à qui il avait dit adieu avant même de l'avoir bien connue. C'est la loi ordinaire et le triste privilège de l'âge d'avoir à saluer ainsi le bonheur seulement entrevu. Sans doute, Dieu nous achemine par les inclémences de la vie vers les joies éternelles. Dom Guéranger n'échappait pas plus qu'un autre à ces tristesses; mais il connaissait des jours absolument radieux que la chère Eminence apercevait de trop loin pour en recueillir tout le charme et la beauté. Il avait été résolu entre l'évêque du Mans et l'abbé de Solesmes que la bénédiction abbatiale serait donnée à la révérende mère Cécile Bruyère, prieure de Sainte-Cécile, le 14 juillet, en l'anniversaire du jour où Mgr Fillion avait obtenu du souverain pontife le rescrit gracieux dont nous avons parlé. Le secret en avait été gardé de concert, dom Guéranger évitait avec une prudence attentive tout ce qui aurait pu émouvoir l'opinion publique; mais, l'heure venue, il prépara avec un soin paternel tous les détails de la cérémonie, en même temps qu'il sollicitait pour l'élue du Seigneur la prière de tous les amis de Solesmes.
Il a résumé toute la cérémonie en quelques mots dans son journal privé : « La fonction a été très solennelle. L'évêque a parlé à l'évangile avec beaucoup de doctrine, d' à-propos et de délicatesse. » Ce serait peu pour ceux qui n'ont pas été témoins de ces fêtes, si une plume très alerte n'avait pris le soin de transmettre à l'abbé de Ligugé et à sa maison un récit dans lequel nous puiserons à pleines mains et que la postérité monastique relira souvent.
Cette chère petite église de Sainte-Cécile a une grâce toute virginale avec son autel de marbre blanc, ces lis et ces roses semés à profusion sur ses murailles, ces inscriptions étincelantes d'or et de pourpre qui redisent les dernières paroles de sa patronne. L'assistance était nombreuse et surtout choisie : pas de bruit, pas de regards indiscrets, pas de foule étouffante; mais tous les amis, toutes les bonnes âmes, tous les pauvres qui nous aiment et que nous aimons. Notre messe conventuelle à Saint-Pierre avait été anticipée d'une demi -heure, en sorte que toute la communauté a pu arriver au commencement de la bénédiction.
Le graduel chanté, l'élue s'est levée et les plus anciennes religieuses l'ont conduite à la porte de clôture où sa mère, sa sœur, deux domestiques, comme l'exige le pontifical, et quelques amis l'attendaient. Mme l'abbesse est entrée dans l'église, voile baissé, avec son escorte, et a été présentée à l'évêque assis au milieu de l'autel. La formule du serment, par ordre de Mgr l'évêque, avait été modifiée de manière à insérer une clause empruntée au serment des abbesses exemptes et supposant le lien qui, selon l'intention des fondateurs, unit le monastère de Sainte-Cécile à notre congrégation bénédictine de France.
Suit le récit de la bénédiction d'après les rites du pontifical.
La plus touchante partie de cette belle fonction, poursuit le témoin oculaire,
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a été l'intronisation de l'abbesse. Après Vite missa est, on a apporté la crosse de l'abbesse. Elle est d'argent, d'une blancheur toute virginale: sept pierres, choisies d'après les traditions du symbolisme chrétien, sont disposées autour du nœud et forment tout un enseignement sur les principales vertus d'une vierge chrétienne. La volute est dessinée par une branche de lis gracieusement recourbée sur laquelle une petite colombe, symbole de l'âme pure, étend les ailes pour prendre son vol vers les cieux. L'évêque est descendu de l'autel et, prenant Mme l'abbesse par la main, il l'a fait monter avec lui les degrés de son propre trône pour l'y faire asseoir. A ce moment, il y a eu comme une lutte suprême entre l'humilité et l'obéissance dans l'âme de la mère Cécile. Elle a pâli subitement; mais l'obéissance a pris aussitôt le dessus. La jeune abbesse s'est assise dans ce trône que le pontife de Jésus-Christ venait de quitter pour lui faire place, et elle y est demeurée un instant, parée d'une beauté indéfinissable. L'évêque l'a considérée un moment d'un regard où l'admiration se mêlait à la tendresse paternelle, puis, debout près d'elle, il a entonné le Te Deum que les moniales ont continué avec un admirable entrain.
Nous abrégeons à regret.
Son père, M. Bruyère, qui remplissait l'univers il y a cinq ans de ses menaces contre l'évêque du Mans, contre le père abbé, contre sa fille, étouffait de joie et un peu d'orgueil aussi. H a voulu se faire présenter à l'évêque.
— Monseigneur, lui a-t-il dit, je vous dois en ce jour des excuses et des remerciements : je tenais à vous les faire sans retard.
— Des excuses, reprit gracieusement l'évêque, il n'y a pas heu; mais j'accepte volontiers les remerciements.
Je ne vous dis rien, ajoute le narrateur, de notre père abbé; mais vous savez d'avance que le plus heureux, c'était lui.
En effet, cette abbesse de vingt-cinq ans était vraiment son œuvre. Elle était âgée de dix ans seulement lorsque la Providence l'avait conduite à l'abbé de Solesmes, qui l'avait disposée à sa première communion et n'avait cessé durant de longues années de dépenser à sa formation surnaturelle les trésors de son expérience et de sa doctrine. On pouvait pressentir dès lors que ce n'était pas pour elle seule ni même pour le seul monastère de Sainte-Cécile que ce nouveau Jérôme préparait sa fille Eustochium. Ce fut une joie sans mélange, un vrai jour d'éternité. Trois ans ne s'étaient pas écoulés encore depuis la profession du 15 août 1868; l'édifice matériel et l'édifice surnaturel avaient crû ensemble en toute hâte. Le temps désormais était mesuré : on sentait paraître déjà l'aube de l'éternité.
La joie donne des forces. Kajeuni par les fêtes de cette bénédiction, dom Guéranger se crut assez valide pour se rendre à la consécration de l'église de la Pierre-qui-vire, que les enfants du P. Muard venaient d'achever. La cérémonie était fixée au 25 juillet. H avait le loisir nécessaire pour voir auparavant le carmcl de Meaux dirigé alors par la rêvé-