‹ Par un moine bénédictin--Chapitre 150 sur 187 · VOYAGÉ DANS LE NOHI · texte numérisé non relu

VOYAGÉ DANS LE NOHI

rondo mère Elisabeth de la Croix, et l'abbaye de Notre-Dame do Jouarre que los épreuves de la guerre avaient failli amener à Sainte-Cécile. Il se rendit par Anxerre et Avallon à la Pierre-qui-vire. On lui avait réservé la consécration de l'autel de saint Benoît. « Je ne saurais vous dépeindre, écrivait-il, l'accueil que m'ont fait ces bons pères, leur respect affectueux pour Solesmes et pour son pauvre abbé. Je me sentais en famille. Il y a là une piété si vraie et si profonde, une simplicité, une humilité si touchantes que j'en ai été ravi. » Le voyage même lui réussit si bien que sans désemparer il en fit un second. Au lieu de repartir vers Solesmes, il prit de Paris la route vers le Nord dans le dessein d'étudier de plus près le projet de fondation qu'avaient provoqué dans le diocèse d'Arras les vocations bénédictines qui y venaient d'éclore. Si l'on s'en était rapporté à un prêtre de Saint-Omer, aumônier des dames de Sion et ensuite du Bon-Pasteur, l'abbé Limoisin, l'emplacement de la fondation s'imposait : c'était, dans les environs de Saint-Omer, une parcelle de terrain qui avait appartenu autrefois à l'abbaye cistercienne de Clairmarais. Déjà nous en avons dit un mot. Mais le brave abbé ne connaissait qu'imparfaitement les exigences d'un monastère bénédictin; il le concevait comme un centre d' œuvres actives et hospitalières dont la demeure monastique eût été l'annexe et comme l'accident. Ces propositions, venant à l'abbé de Solesmes à l'heure même où le prieuré de Marseille s'accommodait assez mal de l'union trop étroite qui l'enchaînait à des œuvres extérieures, le rendaient inquiet, hésitant. Il voulut en avoir le cœur net.

L'évêque d'Arras était gagné au projet. Les bénédictines du Saint- Sacrement, que dirigeait dès lors M. l'abbé Hervin, firent à l'abbé de Solesmes un très fraternel accueil. Dom Guéranger vit le collège de Saint-Bertin à Saint-Omer et les ruines si imposantes de la grande abbaye voisine du même nom. H ne tarda pas à reconnaître que le projet de Clairmarais n'avait aucune chance de réussir et n'éprouva nul regret d'avoir à y renoncer. Le supérieur de la maison de Saint- Bertin, M. Henri Graux, l'entraîna dans une promenade à Hallines où il visita et bénit la famille de M. Alexandre Dambricourt. Si Dieu lui eût révélé l'avenir, il aurait vu sous sa bénédiction, dans cette même famille qu'il ne fit qu'apercevoir, germer nombre de vocations monastiques; puis, en revenant vers Saint-Omer par la vallée de l'Aa, à travers les grands arbres, il aurait pu saluer la colline où s'élèverait l'abbaye de Notre-Dame, et, un peu plus loin, sur une terre qu'a illustrée le nom de sainte Aldegonde, apercevoir le château avec donjon crénelé où s'abriterait vingt ans plus tard le monastère de Saint-Paul. Il s'arrêta à Lille puis à Tournai. Une sainte curiosité le porta à visiter la stigmatisée de Bois-d'Haine, Louise Lateau. Malgré la discrétion prudente qu'il apportait à juger ces causes d'ordre mystique, dom Guéranger inclinait à reconnaître en ce cas particulier l'intervention divine.

392 DOM GUÈRANGER

Le voyage fut rapide et brève l'absence; elle eut pourtant son anxiété. Le nom de Mgr Fillion fut prononcé pour le siège vacant de Tours. M. Thiers, alors très flottant dans sa politique, rachetait l'indécision de son gouvernement par de hautaines exigences dans les matières ecclésiastiques ; il avait la prétention, reprise dans la suite, de faire les évêques. A la vérité, Mgr Fillion fut pressenti; mais ce ne fut qu'une alerte : sa santé même lui était un motif de demeurer fidèle au siège de saint Julien. Les craintes d'une translation s'évanouirent et l'évêque mit un affectueux empressement à rassurer sur-le-champ l'abbé de Solesmes que cette menace avait inquiété.

Les grandes luttes sont finies désormais. La vie de dom Guéranger rentre dans la paix et dans le silence avant-coureur de l'éternité. Les rares loisirs de ses jours se partagent entre les deux abbayes de Saint-Pierre et de Sainte-Cécile et la préparation de la grande histoire de la vierge romaine. De la vie même de saint Benoît et de V Année liturgique dont pourtant des lecteurs sans nombre sollicitent la continuation, il n'est plus question que rarement. Ce n'est pas qu'il demeurât sourd aux pressantes invitations qui l'exhortaient à achever son œuvre; mais en face de travaux plus urgents, il remettait au lendemain.

Mon très cher et très révérend père, lui écrivait alors Mgr de Ségur, je viens de lire votre semaine de la Pentecôte et vos pages incomparables sur le Saint- Esprit. Je crois devoir vous déclarer très sérieusement que vous n'entrerez pas en paradis si, persistant dans vos habitudes abominables de paresse, vous ne terminez pas d'arrache-pied et sans perdre un jour V Année liturgique. Vous aviez promis pour cette année le dixième volume. Nous voici à la Trinité, époque fatale; la Trinité se passe : le livre ne vient pas.

Et non content de ce crime de lèse-piété, vous y ajoutez péché d'omission en ne laissant pas rééditer la moitié des volumes parus. C'est impardonnable. Saint Benoît finira par se fâcher tout de bon; Notre-Seigneur encore plus et la bonne Vierge elle-même vous fera mauvaise mine. Rappelez-vous la menace de Baronius à son auguste pénitent Clément VIII après le choix d'un évêque douteux : Timeo valde ne forte profiter hoc Sanctitas Vestra œternam incurrat damnationem! Entendez-vous, mon cher père, propter hoc. Méditez cela en l'appliquant aux méfaits du très catholique et très révérend père dom Guéranger, de qui je suis et serai toujours le serviteur, l'ami et l'admirateur quand même (1).

Dom Guéranger souriait à ces anathèmes : V Année liturgique, dessinée par lui dans le développement des mystères, serait pour la seconde partie, après sa mort, poursuivie par l'un de ses fils; l'histoire de saint Benoît s'écrivait « d'une façon meilleure, en lettres vivantes, dans l'esprit et le cœur de ses enfants », et, au témoignage de Mgr Pie que nous citons ici,

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