LE COUP D'ÉTAT
humaine capable de lutter contre une telle insurrection des âmes (1). » Ce pronostic enflammé fut durement démenti par les faits.
H y avait dans la question posée par dom Pitra au nom de Montalembcrt un tel indice de rapprochement que dom Guéranger, même au milieu de ses travaux de Rome, se garda bien de le laisser échapper. Avant que ne commençât l'année 1852, il répondit :
Vous avez fait acte do bon citoyen, acte de chrétien. Vous êtes heureux d'avoir eu part à cette crise providentielle. Au premier bruit qu'elle a fait ici, je n'ai pas douté un instant que vous ne fussiez là, et que votre situation, demeurée tout entière à l'Elysée, quoique vous n'ayez jamais flatté, ne vous mît à même d'exercer une influence salutaire. Les journaux et vos lettres à votre beau-frère n'ont fait que m'apprendre ce que je savais déjà instinctivement. Mais, ajoute-t-il aussitôt avec un pressentiment aigu des choses de l'avenir, que Louis-Napoléon ménage et protège la liberté de l'Eglise! Toute sa force est là. Que sa politique soit aussi chrétienne et catholique qu'il est possible à la tête d'une nation qui ne l'est plus et qui n'est pourtant pas autre chose! Liberté de l'Eglise dans toute son acception, abolition sans retour de toute législation qui gêne cette liberté : avec cela, Louis-Napoléon sera fort et il sera béni de Dieu. Il peut tout faire. Dieu l'attend à l'œuvre. Que les institutions catholiques puissent se développer sans crainte, et dans bien peu d'années la nation sera à lui par conviction, comme elle l'est déjà par crainte de la démocratie. Qu'il se souvienne que Charlemagne lui-même n'a dû son influence qu'à ses relations filiales et respectueuses avec Konie. Sans cela, il n'eût été qu'un conquérant (2).
A la lumière des faits qui ont suivi, un esprit non prévenu reconnaîtra la sagesse politique de ces conseils que l'on n'a pas assez redits, puisque nul gouvernement n'a voulu encore les suivre. Les pouvoirs politiques aiment mieux s'écrouler l'un après l'autre que s'appuyer sur la pierre d'angle de l'Eglise.
Même écrivant à l'évêque de Poitiers dont les préférences politiques élaient un peu plus accusées que les siennes, l'abbé de Solesmes gardait le même accent.
Comme il est bien vrai, lui disait-il, que Dieu se réserve la solution des grandes crises d'Etat! C'est lui et non pas les calculs de la politique, ni même !e sang qui fait les princes. Rome n'a pas hésité un instant; on a senti la main de Dieu comme cent autres fois dans l'histoire. La nouvelle est arrivée ici le 7 décembre au Vatican. Je vis le saint père le lendemain. Il me parla de la crise avec la p!us grande sérénité. Depuis huit jours environ, on faisait tous les matins des prières solennelles dans toutes les églises, par injonction apostolique, pour
(1) Mgr Dupanloup à Montalembert, 8 décembre 1851. (Lecanuet, Montalembcrt, t. III, p. 34.)
(2) Lettre du 31 décembre 1851.
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implorer la miséricorde de Dieu. C'est au milieu de tous ces vœux que l' arc-enciel a paru sur la nuée.
Et il poursuit avec une nuance d'amicale ironie :
Que vont dire tous vos amis et diocésains légitimistes? Je vous plains bien un peu, mon cher seigneur, de leur avoir donné quelques gages (1).
L'évêque de Poitiers voyait les faits du même point de vue que son ami; mais il en appelait avec une affectueuse vivacité de la sentence prononcée par l'abbé de Solesmes contre des amis politiques qui formaient le groupe le plus religieux de son diocèse. Nous trouvons intérêt à observer, à côté de la fermeté d'intelligence qui inspirait à tous deux une même appréciation des événements, les divergences de détail qui forment les nuances individuelles.
Le coup d'Etat a été un coup de Providence, disait Mgr Pie, c'est incontestable; et il faudrait être bien ingrat pour ne pas se confondre en actions de grâces. Mais soyez certain que nous n'échapperons pas complètement aux crises. Dans une société sans aucune base comme la nôtre, il est vraiment facile de renverser; mais, pour refaire, comment s'y prendre? Où sont les appuis? Où sont les instruments? Vous croyez à distance la bourgeoisie sceptique, matérialiste, atteinte par ce coup : vous vous trompez. Elle se jette à la tête de Napoléon; elle est plus napoléonienne que lui, comme elle a été plus républicaine que le provisoire; elle va ressaisir tous les postes parle choix des maires et conseillers municipaux, donné aux préfets. Ainsi les instruments de Louis-Napoléon seront les mêmes que ceux des pouvoirs précédents, avec une lâcheté de plus.
Vous dites des légitimistes des choses vraies, mais exagérées et dangereuses. Comment parler avec cette sévérité des seuls hommes riches qui accomplissent le devoir religieux dans les neuf dixièmes de la France, des seuls hommes dont la fortune contribue au soutien des œuvres religieuses? Vous me parlez de gages que je leur ai donnés; mais je vous parlerais, moi, de ceux que j'en ai reçus. Voulez-vous que je mette sur le même rang les bourgeois enrichis, libéraux avant 1830, conservateurs avant 1848, opposants avant décembre 1851, autocrates aujourd'hui, dont tout le mérite est de me donner un bon dîner quand je vais dans leur paroisse et de venir à l'église ce jour-là? Voulez-vous que je les mette sur le rang des vrais chrétiens que Ton rencontre toujours devant les autels, qui soutiennent nos séminaires, qui répondent à tous nos appels?
L'évêque de Poitiers semblait se tenir en face du pouvoir issu du 2 décembre dans une plus grande réserve (pie l'abbé de Solesmes.
Croyez-moi, lui disait-il, ne soyez pas enthousiaste de notre nouveau gou vernement : ce qu'il a de providentiel est très digne d'être admiré; tout ce qu'il a de l'homme est très peu de chose (2).
(1) Lettre du 3 janvier 1852.
(2) Lettre du 19 janvier 1852.
La conversation se poursuivit livrant peu à peu, comme il advient souvent, l'unité de leur pensée commune.
Assurément, disait dom Guéranger, rien ne garantit que le président protège toujours l'Eglise; il y a même des raisons de craindre le contraire. Mais
si Dieu le maintient à la souveraineté, nous ne serions pas excusables de miner son autorité, en ménageant les partis qui ruineront la société avec le président, si Dieu les laisse faire. A Dieu ne plaise que je blâme la faveur témoignée par vous à des familles pieuses qui donnent de si beaux exemples et presque seules coopèrent aux œuvres extérieures de la charité; mais combien il est nécessaire que vos autres brebis et ces familles elles-mêmes sentent et comprennent qu'il n'y a pas un lien politique entre elles et vous! Pardon, cher seigneur, de vous dire des choses que vous savez aussi bien que moi; mais j'ai tant à cœur de vous voir le premier des évêques français, non pas seulement devant les hommes, mais au point de vue de Dieu! On ne doit jamais avoir un seul motif de dire : L'évêque de Poitiers est légitimiste. Cela ne se peut pas, cela ne se doit pas. De même, nul ne doit avoir le droit de dire : L'évêque de Poitiers est l'ennemi des légitimistes. Cela serait un autre malheur.
C'est un moine et un vieil ami qui vous parle. Vous lui passerez tout. Ecrivezmoi bientôt, cher seigneur; et sachez bien qu'il n'y a personne au monde qui vous aime plus tendrement et qui vous soit plus dévoué à la vie et à la mort (1).
Ce seul échange de lettres suffirait à lui seul pour montrer tout à la fois de quelle confiance mutuelle, de quelle sainte et fraternelle liberté était formée l'amitié de l'évêque de Poitiers et de l'abbé de Solesmes. A notre humble avis, il n'est guère de plus bel exemple ni de plus grand spectacle que celui de deux âmes si capables de tout se dire et de tout entendre. On voit comment en dépit de divergences secrètes les plus sages esprits, devant le péril du socialisme, se mettaient d'accord pour accueillir le régime nouveau, qui d'ailleurs s'employait avec résolution à réorganiser et à raffermir la société.
Les légitimistes eux-mêmes n'échappaient pas complètement à l'entrain commun. « Je fais mon possible pour paraître résigné, disait M. de Falloux; au fond je suis satisfait (2). » Cette satisfaction ne tarda guère à être mise à une rude épreuve. Des révolutions politiques ne vont jamais sans certaines représailles plus ou moins colorées par la raison d'Etat. La maison d'Orléans déchue depuis 1848 avait gardé en France des biens considérables; on les évaluait à trois cents millions. Aux mains d'adversaires résolus et disposés d'ailleurs par atavisme à s'entendre avec le parti démagogique, ces richesses constituaient une arme menaçante sans cesse tournée contre le pouvoir nouveau. Désarmer des prétendants, avant même qu'ils eussent essayé d'user de leurs avantages, fut-il un acte politique? N'eût-il pas été plus habile et plus fier
(2) E. Veuillot, Louis Veuillot, t. II (1901), chap. xvn, p. 472.
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de n'en venir à une mesure extrême qu'après y avoir été invité ou contraint par des menées qui eussent alors effacé son côté odieux, en ne lui laissant que le caractère de la légitime défense? La situation du président, devenue soudain prépondérante et presque dictatoriale, auraitelle été vraiment amoindrie, s'il se fût interdit les représailles habitue] les des gouvernements nouveaux contre les gouvernements qui les ont précédés, s'il avait fermé l'ère des confiscations prononcées tantôt par la Restauration contre les Bonaparte et tantôt par le gouvernement de Juillet contre la Restauration? ce sont questions à débattre entre politiques. Il est certain du moins [que la résolution du président était absolue; la démission de quelques-uns de ses ministres les plus dévoués, Rouher, de Morny, Fould, ne parvint pas à faire adoucir les deux décrets publiés par le Moniteur (1) et qui produisirent une assez vive sensation. L'un déclarait les membres de la famille d'Orléans inhabiles à posséder meubles ou immeubles sur le territoire de la république : il leur était laissé le loisir d'un an pour réaliser leur fortune et l'emporter; l'autre décidait que la donation faite en 1830 par Louis-Philippe à ses enfants était annulée comme contraire au droit public de la France, et que partant les meubles et immeubles, objet de cette donation, faisaient retour au domaine de l'Etat. La légitimité de la donation de 1830 pouvait être contestée sans doute; sans doute aussi le décret stipulait qu'il serait disposé de ces biens au profit de diverses œuvres de bienfaisance et d'utilité publique; enfin, pour éviter toute apparence de revanche ou de revendication personnelle, le président déclarait renoncer à toute réclamation au sujet des dépossessions dont la famille Bonaparte avait été victime en 1814 et 1815 : le second décret n'en gardait pas moins une saveur très prononcée de confiscation.
A la faveur des démissions ministérielles qui trahirent les scrupules de plusieurs, un murmure d'indignation circula. On feignit ne se souvenir d'aucune mesure semblable. L'intégrité de quelques-uns, les préférences politiques des autres, la crainte de sembler patronner l'injustice, tous ces sentiments fort complexes auxquels se mêlait le plaisir si français de trouver le pouvoir en défaut, inspirèrent à la presse un concert assourdissant de cris vertueux. Déposséder de la sorte, n'était-ce pas donner un gage et des précédents au socialisme? Et comme la fermeté même du gouvernement rassurait les critiques, on se permit beaucoup d'invectives parce qu'on les savait inoffensives et sans portée. Louis Veuillot raillait cette allure :
Se ranger de l'opposition pour le plaisir d'en être, par cette considération que l'opposition sera trop faible pour renverser le gouvernement et que le gouvernement se sentira trop fort pour être tenté de se venger de l'opposition,
(1) 23 janvier 1852.