PAIX ET SILENCE
« en caractères d'or dans des âmes virginales, fruit de sa seconde paternité et douce joie de sa vieillesse (1) ». A Saint-Pierre, une génération plus jeune s'était levée qui recueillait avec un filial empressement le trésor d'une doctrine que des moines plus anciens, peut-être distraits par leurs propres études, peut-être aussi devenus moins soucieux d'une richesse qui se donnait chaque jour, avaient cessé non de goûter mais d'apercevoir. Aucune parole ne tombait de ses lèvres, dans les conférences et même dans la liberté des conversations particulières et des récréations, qui ne fût reçue aussitôt comme l'expression d'une pensée dont on ne voulait rien perdre. En les recueillant, on les déformait parfois, c'est chose habituelle : on transformait en un principe ce qui n'était qu'une saillie, un prime-saut de l'idée, une exagération voulue et intentionnelle. H n'est pas rare que même de leur vivant une légende anticipée se crée comme une mousse légère autour des hommes de grande réputation. Chacun leur impute ce qu'il pense et le place sur leurs lèvres, afin de s'abriter de leur autorité.
Dom Guéranger en souriait volontiers et, là où la déviation était périlleuse, en matière de principes monastiques, il en appelait de ces déformations aux vrais dépositaires de sa pensée. « Vous me défendrez, s'il y a lieu », disait-il avec tranquillité. H était assuré et paisible, se sentant revivre dans les deux abbayes qui se partageaient son labeur. Les austères compagnes de toute sa vie, la pauvreté et la souffrance, ne l'avaient pas abandonné : elles le suivirent jusqu'à la dernière heure, sans jamais l'irriter ni le surprendre. Une expérience de quarante ans lui avait montré Dieu se jouant de tous les problèmes et n'attendant pour les résoudre à son heure que la confiance des siens. Il faisait face de son mieux aux difficultés du jour présent et s'endormait tranquille. Rien ne lui fit perdre ni la soumission à Dieu ni la confiance aisée, vaillante, pleine de gaîté. On eût dit une âme intérieurement préparée à tout et à ce point attachée à son centre que nul événement ne la pouvait ébranler. Ni la détresse de sa maison, ni les persévérantes difficultés contre lesquelles avait à lutter le prieuré de Sainte-Madeleine, ni la basse et odieuse calomnie qui, après avoir voulu le traduire au concile du Vatican, semait aujourd'hui de libelles toute la région du Maine et de l'Anjou, ni les menaces des sociétés secrètes, et bien moins encore l'animosité soulevée contre lui par ses derniers travaux, rien ne réussit à altérer son invincible sérénité. Son âme était vraiment appuyée sur Dieu. Dieu avait béni sa vie; à son tour, son âme ne savait que bénir Dieu de toute chose. Les paroles du psaume cent deuxième se plaçaient d'ellesmêmes sur ses lèvres : Benedic anima mea Domino et omnia quœ intra me sunt nomini sancto ejus.
(1) Oraison funèbre de D. Guéranger. Œuvres de Mgr Vévêque de Poitiers, t. IX, p. 51.
394 DO. M GUÉRANGÈR
( le lui fut une joie de voir l'abbaye de Sainte-Cécile, l'œuvre chérie de ses derniers jours, prospérer sous sa main, adulte dès sa naissance, et fournir dès sa première heure à des monastères anciens de France et d'Angleterre le type et l'exemplaire de leur observance. Sainte-Cécile avait une abbesse depuis le 14 juillet. Mais son église n'était pas consacrée encore; il avait été résolu que la cérémonie aurait lieu le 12 octobre, date choisie de concert avec l'évêque du Mans. Le 12 octobre était l'anniversaire de la consécration de l'église de Saint-Pierre en 1010, huit siècles et demi auparavant. A une date plus rapprochée, c'était le 12 octobre 1845 qu'était née Mme l'abbesse et que l'abbaye de Saint- Pierre, sur le point de sombrer, avait été par la main de Dieu retenue sur la pente de l'abîme. Mille souvenirs se pressaient en foule dans la pensée du père abbé avec des actions de grâces. Que le Seigneur avait été riche en miséricordes et en tendresses! Tout ce qu'on avait cru mort à jamais était sorti vivant de l'épreuve, rajeuni par elle.
En maintenant autour de la fête la discrétion et la part de silence qui convient aux joies monastiques et dont peut-être il n'eût pas été prudent encore de se départir, l'abbé de Solesmes y avait convoqué les amis de cœur, ceux sans qui il ne connaissait pas de joie parfaite et dont la place ne pouvait être vacante ce jour-là. Il y avait deux ans que dom Laurent Shepherd n'avait accompli son pèlerinage à Solesmes : il vint cette année. Deux religieuses de l'abbaye de Stanbrook vinrent avec lui : la prieure et maîtresse des novices, une Française, mère Gertrude Dubois d'Aurillac, que Dieu avait prédestinée à régir un jour comme abbesse l'abbaye de Notre-Dame de Consolation et à en faire une mer veille de piété et de vie monastique; et mère Mechtilde Knight, une de ses sœurs, professe depuis un mois seulement. Toutes deux furent accueillies à Sainte-Cécile et y restèrent près d'un an. Leur séjour, plus encore que la sainte affection qui unissait l'abbé de Solesmes à dom Laurent Shepherd, créa entre la maison de Sainte-Cécile et l'abbaye de Stanbrook une fraternité surnaturelle très étroite où peines et joies n'ont cessé d'être communes. Stanbrook prit ainsi sa place dans la cérémonie. Elle fut accomplie selon les rites du pontifical. Mgr Fillion voulut que la première messe dans l'église qu'il venait de consacrer fût célébrée pontificalement par l'abbé de Solesmes et que la fête fut partagée entre les deux fondateurs. Ce fut encore une journée de pleine joie et le complément de celle du 14 juillet de cette même année.
D'autres joies étaient trempées de larmes. H y avait alors au prieuré de Sainte-Madeleine un moine d'une sainteté éprouvée qui se mourait. Le R. P. dom Eugène Viaud avait attendu jusque vers la quarantaine, avant de se donner à Dieu dans la vie monastique. H avait fait d'excellentes études et était entré le premier à l'Ecole forestière. Comme maître général des eaux et forêts de l'Isère, il avait fait exécuter la beUe route