M EUGÈNE VIAUD
qui de Saint-Laurent-du-Pont conduit à la Grande-Chartreuse. Depuis longtemps déjà il était inspecteur des eaux et forêts à Lorient, lorsque I" Seigneur le rappela à la foi et l'amena à Solesmes. Profès depuis 1860, prêtre depuis 1864, il avait regagné par une ferveur et une exactitude singulières les trop longues années qu'il se reprochait d'avoir données au monde. La confiance de son abbé l'avait appelé à gouverner en second une maison monastique dont le fardeau souvent ne reposait que sur lui. La douceur, l'humilité, la sainteté intérieure de sa vie se reflétaient dans son regard d'une extraordinaire beauté. Dieu voulut couronner de bonne heure une maturité surnaturelle très rapide : une longue maladie, où sa patience ne se démentit pas un instant, fut pour lui une dernière épreuve. pour ses frères une grande édification. Lorsqu'il eut reçu les derniers sacrements, il voulut dicter à son frère qui était son infirmier une lettre d'adieu pour dom Guéranger. Il lui semblait que l'accueil du Père céleste lui serait plus tendre après ce dernier entretien. L'abbé de Solesmes avait pour le P. Eugène Viaud une profonde estime et une prédilection que justifiait la sainteté du moine mourant. On devine quelle fut son émotion lorsqu'il lut ces lignes :
Révérendissime père, voici que j'entre dans la voie de toute chair; déjà j'ai reçu l'extrême-onction, la vie se retire peu à peu et le bon Dieu veut me laisser la consolation de vous dire, avant que je m'en aille, une partie de mes sentiments pour vous.
En vous disant : « mon père », je ne reconnais pas seulement mon entière et absolue dépendance de votre autorité, mais je reconnais aussi que vous êtes mon maître dans la doctrine parce que vous-même n'avez d'autre maître que le Christ. Partout et à toute heure vous avez été vu soutenant l'autorité de l'Eglise et de ses pontifes, défendant ses dogmes traditionnels; je mets donc mes mains entre vos mains dans l'union parfaite de la sainte foi catholique. Et maintenant, ô mon doux père, ce n'est plus que sous ce titre que je vous parlerai; je ne vois plus en vous que le père. Plût à Dieu que vous puissiez me donner le secours de votre parole et étendre encore votre main sur mon front pour me bénir! Faites-le du moins par la pensée, très cher père; le Seigneur ne laissera pas se perdre la bénédiction de votre cœur et de votre main (1).
Et l'admirable moine continuait, rappelant les bienfaits qu'il avait reçus, soucieux du monastère où il mourait, demandant que la prière redoublât autour de lui, implorant le pardon de tous les déplaisirs qu'il avait pu causer. Dieu lui laissa le loisir de recevoir une dernière fois la bénédiction de dom Guéranger. Ne semble-t-il pas qu'il ait puisé aux sources mêmes de ce Dieu, vers qui il s'acheminait dans la paix de son âme, le jugement qu'il portait sur la doctrine de son abbé? Le plus bel éloge qu'on en pût faire avait été recueilli sur'ces lèvres mourantes : « Mon
(1) Lettre du 4 février 1872.
maître dans la doctrine parce que vous-même n'avez d'autre maître que Jésus-Christ, » Nous ne pouvons croire que, pour enseigner comme l'Eglise, l'abbé de Solesmes ait eu jamais à faire le sacrifice d'une opinion personnelle : il avait cette foi naïve, sans effort et sans remède, dont saint Hilaire a parlé; mais le sacrifice, s'il en avait eu à consentir, n'eût-il pas été payé et au delà par cette déférence absolue d'une âme qui allait paraître devant Dieu et se révélait tout entière?
Les passions soulevées par le concile du Vatican n'étaient point apaisées. Distraites un instant par la diversion de la guerre, elles n'avaient pas désarmé encore et grondaient en plus d'une âme insoumise. On eût dit que dans le groupe de l'opposition conciliaire certains évêques se fussent laissés emporter si loin qu'ils ne retrouvaient plus leur chemin pour revenir en arrière et s'incliner devant la vérité reconnue. Leur diocèse attendait en vain sinon le désaveu d'une campagne violente, au moins la promulgation de la constitution Pastor œternus et l'acte de foi surnaturelle, impérieusement sollicité par leur attitude trop connue d'opposants. Enfin l'urgence était peut-être rendue plus pressante par l'étonnement du peuple fidèle et les apostasies alors retentissantes, aujourd'hui complètement oubliées, de plusieurs prêtres qui avaient juré sur la foi des docteurs gallicans. Est-il besoin de rappeler les noms des abbés Michaud, Mouls, Junqua, qui, avec l'ex-père Hyacinthe, furent en possession quelques mois durant d'une si inquiétante célébrité? Michon et Dépillier leur vinrent en aide. MM. Mouls et Junqua se trouvaient malheureusement impliqués dans un procès scandaleux comme auteurs d'écrits contraires à la morale publique. Le procès se plaidait à Bordeaux et de hauts personnages, très malmenés par les deux écrivains apostats, s'y rendirent mandés ou non. Mgr Dupanloup fut du nombre.
D'Orléans à Bordeaux, la route passe par Poitiers; mais l'évêque d'Orléans ne vit pas son collègue. H voulait l'incognito, n'était accompagné que de M. Léon Lavedan et avait renoncé à tout insigne épiscopal; il passait pour un simple prêtre, précepteur dans une famille noble. La curiosité le porta cependant à voir ce que pouvait être une abbaye bénédictine : de Poitiers, il se fit accompagner avec M. Lavedan par un personnage poitevin assez connu de dom Bastide pour que toutes les portes s'ouvrissent devant lui. Dom Bastide était myope autant qu'on peut l'être; son attention allait naturellement au poitevin; il ne soupçonna rien. Le prêtre d'ailleurs se dérobait modestement derrière ses deux compagnons, regardait curieusement mais sans dire un mot. Le nom de dom Chamard alors moine de Ligugé fut prononcé : et dom Bastide, voulant faire verser la mesure de la bonne grâce, le fit aussitôt prévenir. Il vint, reconnut d'un coup d'œil l'évêque d'Orléans et à la grande surprise de son abbé se jeta aux pieds du prêtre, lui baisant la main et lui
demandant sa bénédiction. L'évêque accueillit avec une froideur extrême l'honneur importun qui lui était rendu; ses deux compagnons parurent fort décontenancés; le moine de son côté ne savait à quoi attribuer le peu de faveur qui répondait à ses démonstrations; la visite une fois terminée, dom Bastide comprit enfin le mot de l'énigme et les politesses obstinées qui poursuivirent le prêtre jusqu'à la portière de la voiture inclusivement.
Ce n'était qu'une mésaventure légère et la France eût été heureuse si tout se fût borné là. Hélas! il est aujourd'hui trop démontré qu'après avoir vu échouer au concile du Vatican les théories libérales auxquelles il semblait avoir voué sa vie, l'évêque d'Orléans ne consentit pas encore à en désespérer. H n'avait pu réussir à les appliquer à l'Eglise; il en fit l'expérience sur la France. Il ne voulut pas que le droit chrétien reparût dans son pays et, à défaut des libertés gallicanes dont le concile avait fait justice, maintenir en France les libertés et principes de 1789 lui parut une compensation. Ce n'est pas à nous qu'il appartient de rappeler ni la trop fameuse question du drapeau blanc, ni l'abandon par l'évêque député des pétitions des catholiques en faveur du pouvoir temporel. Ces questions ont été trop agitées et elles se rattachent à notre récit par un lien trop lâche pour que nous ayons à les traiter de nouveau. Les documents sont aujourd'hui connus; on n'a même pas essayé de les contester. Aussi bien Dieu a jugé maintenant; il y aurait témérité à prononcer après lui sur les intentions. Quant aux résultats d'ordre social et politique, c'est à la France à décider si le divorce avec ce qui restait encore du droit chrétien et la déviation qui remonte à cette époque lui ont apporté l'ordre, la dignité et la paix.
Jamais depuis l'époque troublée de 1870 l'abbé de Solesmes n'avait cessé de revoir son Histoire de sainte Cécile.
Les mille soins de l'administration et d'autres travaux urgents, écrivait-il à M. de Rossi, me laissent peu de temps pour cette épopée des origines de l'Eglise romaine que je ne veux pas poursuivre au delà de 312, mais peu à peu j'avance. Je vais achever le pontificat de Calixte. Zéphyrin est terminé. L'épisode cécilien a été placé sous Marc-Aurèle en 178. La première translation a eu lieu sous Zéphyrin par les soins de Calixte : l'hypogée des pontifes a reçu le corps de Zéphyrin lui-même. Tout marche harmonieusement grâce à vous, et je me distrais des soucis du présent en vivant avec les chrétiens des temps antiques. Tertullien est rentré en Afrique, mécontent et sectaire. Origène est venu et reparti. Calixte vient de rendre au concile son décret contre Sabellius. Tertullien que vous avez tant élucidé poursuit de ses sarcasmes africains le nouveau pape. Tout renaît, tout revit, il semble que l'on rêve en voyant sortir du pamphlet du Mont-Athos (les Philosophumena) une foule de traits historiques qui vous doivent la vie et l'agencement (1).
(1) Lettre du 2 mais 1872.
Dom Guéranger appelait de ses vœux le second et le troisième volume des Inscriptions; mais son ami était alors découragé de tous les obstacles que la continuation de son œuvre rencontrait dans l'insouciance du gouvernement nouveau. « Il nous était difficile déjà de nous tirer d'affaire sous la domination papale, disait-il avec tristesse; imaginez dans quelles conditions nous vivons aujourd'hui. Les martyrs devront prendre soin eux-mêmes de leurs monuments (1). » M. de Kossi souffrait de se voir entravé; pourtant son œuvre se poursuivait avec lenteur; et, au cours même de la préparation du troisième volume de la Roma sotterranea, il trouvait le loisir d'aider de ses remarques et d'enrichir de dessins recueillis aux catacombes YHistoire de sainte Cécile, qu'il regardait un peu comme son œuvre.
C'était auprès de l'amitié si sûre et si dévouée de l'abbé de Solesmes que le bon chevalier se réfugiait sans cesse pour échapper à des souffrances qu'il ressentait, nous le savons, avec une vivacité extrême. Il se sentait guetté sans cesse par une implacable jalousie. Très adulé aussi longtemps qu'on avait autour de lui cru à son entrée dans l'état ecclésiastique et spéculé sur la situation que lui eût créée la faveur de Pie IX, les clients l'avaient subitement délaissé dès que son mariage lui eut fermé l'accès des dignités ecclésiastiques (2). Il avait eu la faiblesse d'en souffrir. De plus, l' affection persévérante de Pie IX, une célébrité croissante qui faisait d'un laïc le prince de l'archéologie chrétienne et le révélateur de la Rome souterraine, n'avaient cessé d'exaspérer certains amours-propres. En vain de Rossi s'était-il appliqué à rendre pleine justice aux mérites de ses adversaires : il n'avait pas réussi à désarmer l'envie. Ne pouvant l'aborder sur le terrain de la science, ses adversaires s'étaient efforcés, pendant une campagne qui avait duré dix ans, comme la guerre de Troie, de contester son orthodoxie et de le compromettre avec l'autorité ecclésiastique. Son amour de l'antiquité, le croirait-on? voilait un attachement exclusif à l'Eglise d'autrefois au détriment de l'Eglise contemporaine, et inversement ses découvertes et rectifications archéologiques heurtaient chez quelques-uns un sens traditionnel excessif (3).
De ces plaintes mesquines, habiles, murmurées avec persévérance, il se crée à la longue une impression fâcheuse, alors surtout — et c'était le cas — que l'adversaire a accès chaque semaine ex officio auprès du souverain pontife. Pie IX s'en émut et encouragea vivement le chevalier de Rossi à poursuivre le catalogue des manuscrits à la Vaticane, au lieu qu'il témoignait d'une réserve voisine de la défiance, toutes les fois qu'il était parlé d'un nouveau volume des Inscriptions ou de la Roma sotterranea. Dans cette guerre sourde et mesquine, l'amitié de dom Guéranger
(1) Lettre du 12 mars 1872.
(2) Lettre du cardinal Pitra à D. Guéranger, 20 juillet 1862.
(3) Lettre de M. de Rossi à D. Guéranger, 30 juillet 1872.
était un appui pour de Rossi. L'orthodoxie de l'un plaidait pour l'autre. « Non, disait le cardinal vicaire, dom Guéranger n'est ni janséniste ni ami des jansénistes (1). » Pourtant une revue de Naples, la Scienza e fede, avait commencé une série d'articles, anonymes d'ailleurs, contre M. de Rossi; mais le moment parut si mal choisi et l'attaque si dénuée de théologie et de critique que la revue se tut après le second article. Même l'escarmouche fut si rapide que l'abbé de Solesmes n'eut pas le temps d'intervenir. « Je rencontrerai ces hommes-là, disait-il, sur mon chemin, l'année prochaine, lorsque je commencerai la publication de Sainte Cécile. Je ne les manquerai pas. Vive Dieu et la science chrétienne (2)! »
Mais c'était un long travail que l'abbé de Solesmes avait abordé dans sa vieillesse. Ce sujet des origines romaines qui avait été son étude première s'était vu depuis 1840 renouvelé de fond en comble par les découvertes de son ami et les progrès de l'érudition générale. Faire entrer dans la trame d'un récit historique continu les accroissements dont l'histoire des trois premiers siècles s'était si rapidement enrichie, et restituer d'après des fragments épars la réalité vivante et le mouvement de l'Eglise à son origine, dépassait dans son étendue au moins les ressources d'une santé très ébranlée. Dom Guéranger s'en aperçut à temps. Bien des considérations d'ailleurs concouraient à lui fane abréger son travail. Le manuscrit devait être terminé au cours de l'année suivante et le livre donné au public en novembre 1873. Paraissant en édition de luxe, avec gravures, desgins, reproductions chromolithographiques, l'introduction et l'histoire de sainte Cécile ne formeraient définitivement qu'un seul volume qui, au lieu de conduire le récit jusqu'à la veille du concile de Mcée, s'arrêterait à la fin du deuxième siècle, négligeant Tertullien, Origène, les Philosopliumena et saint Cyprien. Suppression pénible, sacrifice douloureux auquel l'auteur ne se résigna que contraint par le temps, limité par des exigences typographiques impérieuses; suppression heureuse à tout prendre, car elle laissait à l'histoire de sainte Cécile, malgré le développement donné à l'introduction, toute sa valeur culminante. La vie de la vierge romaine n'eût semblé qu'un épisode et un incident au milieu d'un vaste récit historique qui se fût prolongé au delà de son martyre.
Même réduite, l'œuvre demeurait encore immense, si l'on songe au peu de loisir que laissait à l'auteur une vie dont la souffrance et la détresse, la correspondance et le gouvernement de deux abbayes, les moines et les visiteurs se disputaient les lambeaux. Autant peut-être que les œuvres de combat qui s'étaient rapidement succédé durant le concile, la création toute pacifique de Sainte-Cécile avait appelé sur Solesmes l'attention du
(1) Lettre de M. de Rossi à D. Guéranger, 30 juillet 1872.
(2) D. Guéranger à M. de Rossi, 29 juin 1872.
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public chrétien : carmels et monastères aimaient à prendre le mot d'ordre auprès de dom Guéranger. De concert avec Mgr Pie et l'abbé de Ligugé, il donnait au monastère de Sainte-Croix de Poitiers ses soins qui furent bénis de Dieu : l'observance parfaite refleurit dans la maison de sainte Radegonde. En 1855, sur l'invitation de l'évêque de Séez, il avait posé et béni la première pierre de la chapelle de l'Immaculée Conception au pe1 it séminaire. La chapelle avait grandi : Mgr Rousselet voulut consacrer solennellement ce sanctuaire, le premier élevé dans notre France pour honorer le privilège de Marie et insista pour obtenir la présence et la parole de dom Guéranger. Il s'y rendit et passa par Saint-Mcolas de Verneuil, une abbaye bénédictine ancienne qui se tournait, elle aussi, vers Solesmes et son observance.
L'évêque d'Angers était alors Mgr Freppel. Homme d'initiative puissante et étendue, soucieux comme évoque et comme patriote de relever en France une haute éducation intellectuelle, il n'avait pas attendu la concession légale de la liberté de l'enseignement supérieur pour en préparer l'organe. Il le voulait établir en sa ville épiscopale. Plusieurs fois il s'était ouvert à l'abbé de Solesmes de ses grands projets. Dom Guéranger avait trop gémi de l'abaissement intellectuel où la Révolution avait laissé l'église de France pour n'être pas gagné au dessein de l'évêque d'Angers. Pour lui les universités catholiques étaient mieux encore que les héritières des écoles monastiques du premier moyen âge, qui avaient sauvé de la barbarie les lettres sacrées et profanes : elles étaient la grande voix de l'Eglise, maîtresse et éducatrice des peuples chrétiens; et, avant le morcellement matériel de la France, elles avaient résumé la vie provinciale, en même temps qu'elles étaient des centres de travail, de vraie liberté, de cohésion et de chrétienne fraternité. Tout le réseau qui autrefois maintenait la société dans les provinces se composait d'intelligences ayant reçu une même culture et participé à une commune formation. C'est lorsqu'elles ont disparu, ces grandes institutions nées de la vie même de l'Eglise et alimentées de sa sève, que l'on peut reconnaître, à l'endettement des peuples et à l'abaissement des doctrines, la grande place qu'elles occupaient et la fonction qui leur était dévolue. Elles étaient génératrices de doctrine, d'unité forte et fière; à voir ce qu'elles ont fait, on s'explique les privilèges des papes et les tendresses des rois et l'on oublie, on serait presque tenté de regretter leurs joyeuses ou turbulentes audaces.
Aussi dom Guéranger applaudissait-il aux desseins de Mgr Freppel, lorsque, escomptant le bénéfice d'une loi qui n'était pas votée encore, au lieu de cette Sorbonne où il avait si glorieusement enseigné, l'évêque songeait à la création d'une université angevine d'existence canonique, en faveur de qui il suffisait de faire revivre les dispositions des bulles apostoliques qui l'avaient autrefois instituée. Malheureusement, de