ROME ET « L'UNIVERS
de cette conversation demeurée toute courtoise, Louis Veuillot écartait les compliments : « Si j'ai quelque crédit parmi les catholiques, disait-il, je ne le dois pas à la facilité de tourner des phrases mais à la volonté de rester dans le bon chemin (1). »
Cette bonne volonté allait être mise à une dure épreuve. Le 13 avril, en réponse à une adresse de plus de quatre cents pèlerins venus de tous les pays de l'Europe, Pie IX s'était plu à jeter un regard sur les nations représentées devant lui. Lorsqu'il vint à la France :
Je bénis cette nation généreuse, dit-il. Il y a chez elle un parti qui redoute trop l'influence du pape : ce parti devrait reconnaître que sans humilité on ne peut gouverner selon la justice. Il y a un autre parti opposé à celui-ci, lequel oublie totalement les lois de la charité, et sans la charité on ne peut pas être vraiment catholique. A celui-là donc je conseille l'humilité, et à celui-ci la charité (2).
L'Univers n'était que désigné. Il eut la rare et grande sagesse de s'avouer touché.
Nous sommes des enfants d'obéissance, disait-il non sans émotion : notre principale et unique affaire est d'obéir. Si donc le juge estime que notre œuvre ne peut plus recevoir de nous le caractère que réclame l'intérêt de l'Eglise, elle sera terminée et nous disparaîtrons (3).
Attaqué de tous et publiquement désavoué par son chef, Louis Veuillot était atteint au cœur. Du Lac demeura plus calme. Dans une lettre à dom Guéranger, il laisse voir que le dur avertissement tombé des lèvres du pape était atténué par les indices très visibles d'une entente avec le gouvernement comme par l'annonce de la lettre pastorale d'Orléans portant enfin publication des constitutions dogmatiques du concile du Vatican (4). L'abbé de Solesmes se fit un devoir d'amitié de consoler et d'encourager Louis Veuillot. Nous devons ajouter que Rome s'efforça d'adoucir dans la suite et de cicatriser la blessure qu'elle avait faite; l'évêque d'Orléans publia sa lettre pastorale le 29 juin 1872.
Une autre douleur atteignit un peu plus tard et la rédaction de V Univers et l'abbé de Solesmes.
Notre pauvre du Lac est bien malade, écrivait Louis Veuillot, et nous craignons. Vous savez, mon père, tout ce que nous perdrions. Dans vos prières pour du Lac, ne nous oubliez pas. Il n'y a rien de nouveau de Rome, et je pense que
(1) L'Univers, 5 avril 1872.
(2) L'Univers, 17 avril 1872.
(3) Ibid. '
(4) Lettre du 3 juin 1872.
notre triste affaire est terminée le mieux qu'elle pouvait l'être, par le silence. Je reste en présence d'un second bref qui approuve la conduite, confirme le reproche et me dit de continuer avec la même énergie (1).
On put croire un instant que les prières de Solesmes unies à celles de ses nombreux amis obtiendraient à du Lac un retour de santé; mais il fut bientôt visible que l'amélioration était précaire. Il vit venir la mort avec la ferme sérénité du chrétien.
Parfois sa raison est comme traversée d'éclairs de délire qui font voir la constante préoccupation de son esprit, disait Louis Veuillot. H donne des idées d'articles pour les choses du moment; il croit lire des journaux et demande que l'on prenne note des arguments qu'il en tire, il insiste pour que l'on fasse passer un article imaginaire qu'il vient, dit-il, de corriger... Je voudrais espérer que Dieu nous le gardera. Je me fais pourtant conscience de chercher à le retenir : il est bon et opportun que les justes s'en aillent au bon Dieu (2).
Un moine de Solesmes veilla à son chevet, comme pour représenter l'abbaye absente auprès de celui qui de cœur et d'esprit n'avait cessé de lui appartenir et qui vécut et mourut pauvre. H rendit son âme à Dieu le 7 du mois d'août dans sa soixantième année. Louis Veuillot lui rendit un hommage ému le 10 du même mois. Son article, une oraison funèbre, vraie, éloquente, chrétienne, commençait ainsi :
Nous sollicitons les prières de l'Eglise pour l'âme immortelle de Jean-Melchior du Lac et d'Aures, comte de Montvert, notre collaborateur, notre maître et notre ami. H a travaillé quarante-six ans pour la sainte Eglise, et de tout ce long travail il n'a recueilli en ce monde que l'austère joie de s'en acquitter et de remplir d'autres devoirs. Et nous qui l'avons pratiqué pendant trentecinq ans, heureux d'une amitié qui fut vieille dès le premier jour, pleins de respect et d'admiration, nous ensevelissons avec larmes ce grand serviteur, ce grand humble, ce grand pauvre de Jésus-Christ.
On lut partout avec émotion cette page de l'écrivain catholique. On avait peu parlé de du Lac durant sa vie, tant le monde s'était prêté au parti pris d'humilité dont il s'enveloppait; à sa mort, il fut loué de tous, et nulle voix discordante ne s'éleva contre lui. Dom Guéranger n'avait cessé de l'aimer comme un fils; il l'estimait comme un saint. Ce lui fut une consolation que la disposition divine qui avait ravi du Lac à sa cellule pour en faire le modèle du journaliste chrétien.
Vous ai-je dit, écrivait Louis Veuillot à dom Guéranger, avec quelle joie il avait reçu une lettre de vous dans le commencement de sa maladie? Il se la fit
(1) Lettre du 10 juillet 1872.
(2) Lettre du 16 juillet 1872.