‹ Par un moine bénédictin--Chapitre 156 sur 187 · MORT DE DU LAC · texte numérisé non relu

MORT DE DU LAC

lire et recommanda de la lui garder. Je crois qu'il n'a aimé personne autant que vous, avec autant de cœur et de confiance.

Il a eu de belles funérailles. La presse s'est su mauvais gré de ne l'avoir pas connu et se sent maintenant fi ère de lui. Il a prêché une bonne fois de sa personne et il s'en va dans une véritable auréole. Pauvre ami! Il a fallu que cette parole de Rome vînt l'atteindre à cause de moi, lorsqu'il allait mourir. Je me rappelle qu'un jour, sur un trait analogue, je lui disais : « Vous conviendrez que c'est vexant! » Il me répondit : « Eh bien! on est vexé. » J'ai lu bien des gros livres d'âmes pieuses qui m'ont été moins secourables que ce seul mot. C'est lui qui m'a appris pour jamais l'art si nécessaire de savoir être vexé. Et je l'ai pratiqué.

J'avais fait copier pour la publier la lettre que vous m'avez écrite après sa mort. Je me suis aperçu que votre bonté s'était davantage occupée de moi, et j'ai mis la lettre de côté; elle servira pour ma mort à moi... Adieu, mon révérend père, vous savez avec quels sentiments tendres et respectueux je vous suis dévoué, encore ici élève de du Lac. Regardez-moi comme un reste de lui (1).

Quelques jours plus tard, Louis Veuillot venait à Solesmes se reposer un instant de son travail et de ses émotions. De ses conversations avec l'abbé de Solesmes, il recueillait de précieuses corrections historiques. Il est tel article du journal sur la Saint-Barthélémy où, à défaut même de toute preuve directe, il nous serait aisé de reconnaître l'inspiration de dom Guéranger (2).

La France connut à cette époque une sorte de renouveau de l'esprit religieux. On était sorti de terribles épreuves; la nation avait été remuée jusque dans ses plus secrètes profondeurs. Tout n'était point fait encore, on le sentait, mais bien des âmes se tournaient vers Dieu, pleines à la fois de reconnaissance et d'anxiété, et sollicitaient de lui dans un admirable mouvement de supplication le surcroît de miséricorde requis pour ramener la nation à la plénitude de l'esprit chrétien. On avait dit que les moines n'étaient plus de notre temps et que les pèlerinages avaient cessé d'être dans nos mœurs. Axiomes de politiques à comte vue qui limitent hautainement la vérité à ce qu'ils aiment et la réalité à ce qu'ils peuvent en apercevoir; formules dogmatiques répétées à l'aventure et toujours si près d'être démenties par les faits.

Les pèlerinages avaient cessé d'être dans nos mœurs; mais d'un bout de la France à l'autre, un courant inconnu portait les flots des pèlerins aux sanctuaires de Lourdes et de Paray-le-Monial. Les institutions religieuses avaient fait leur temps; c'étaient œuvres surannées et sans adaptation avec les mœurs d'aujourd'hui; et cependant l'abbé de Solesmes était obligé de se défendre contre les instances de l'évêque de Rodez qui voulait remettre en ses mains l'église et le trésor de l'ancienne abbaye de

(1) Lettre d'août 1872.

(2) L'Univers, 30 août 1872.

40fi DO M GUE RANGER

Conques dans le Rouergue (1). et contre les pressantes invitations de L'évêque d* Angers qui rappelait à faire revivre le monastère de Saint- Maui de Glanfeuil (2). Les héritages dispersés venaient vers lui; les vieilles ves qui depuis trois quarts de siècle dormaient dans leur tombeau semblaient se réveiller de leur poussière, invoquer son appui et redemander à ce rejeton de la vie bénédictine un peu de sève pour se relever cl revivre. Quelque douleur qu'il en éprouvât, dom Guéranger ne pouvait que se dérober à toutes ces offres, non que l'âge le décourageât d'aborder des œuvres dont il ne verrait pas la maturité, mais faute d'hommes et faute de ressources. La détresse pesait du même poids sur l'abbaye mère et sur ses deux fondations, Ligugé et Marseille.

Au lieu de créer des monastères nouveaux, dans la pénurie où il vécut jusqu'à la dernière heure, l'abbé de Solesmes avait fort à faire de défendre et de maintenir des monastères qui se développaient à grand'peine, heureux néanmoins au sein de sa pauvreté de saluer, en la personne de dom Bernard Moreau, l'abbé que Rome donnait à l'abbaye de la Pierrequi-vire; heureux de voir la jeune congrégation allemande dont il avait aidé les premiers pas s'établir aux portes de la France, dans la riche province de Namur, à Maredsous; heureux aussi, lorsque la Providence lui donnait d'aider l'évêque de Nantes dans la fondation de l'église collégiale de Saint-Donatien. Mais il regarda comme une bénédiction plus personnelle encore la nouvelle qui lui vint d'Angleterre, apportée par une lettre du P. Laurent Shepherd. Après un séjour de près d'un an à Sainte-Cécile, la prieure du monastère de Stanbrook, la R. M. Gertrude Dubois d'Aurillac, s'en était retournée avec sa compagne, la R. M. Mechtilde Knight Mère Gertrude était française de naissance, jeune encore de profession; tout semblait donc la défendre contre le péril d'une élection : pourtant son éminente vertu, sa haute intelligence, le bon esprit de ses sœurs, le désir de l'observance bénédictine l'emportèrent : elle fut élue abbesse le 16 septembre 1872. Pendant un quart de siècle elle devait être l'édification et la vie de son monastère et maintenir, avec la jeune abbaye de Sainte-Cécile où elle avait puisé, les plus douces et les plus fraternelles relations.

L'abbé de Solesmes apprit la nouvelle de l'élection avec une joie extrême. L'avenir se dessinait à ses yeux. En aperçut-il quelque chose encore, à la fin de cette même année, lorsque la profession du P. Augustin Graux, suivant celle du P. Aimé, amena à Solesmes avec M. Henri Graux Mme Anna Dambricourt et sa nièce, une orpheline de seize ans, Me Thérèse Bernard? Mgr Fillion avait autorisé pour cette dernière l'entrée dans la clôture de Sainte-Cécile. Ce ne fut pas l'entrée définitive.

(1) Lettre de Mgr Bourret, 14 janvier 1872.

(2) Lettre de Mgr Freppel, 10 décembre 1872.

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