OFFRES DE MONSEIGNEUR BOURRE
Mlle Thérèse Bernard venait pour observer seulement; des considérations impérieuses la maintenaient dans sa famille. Viendraient la majorité et la profession, et Dieu montrerait à loisir ce qui était contenu en germe dans cette première visite du 9 décembre 1872.
Il n'avait pas été possible à dom Guéranger de satisfaire aux désirs de l'évêque de Rodez; mais Mgr Bourret n'était pas de ceux qui se découragent d'un premier refus; il revenait à la charge.
Je m'attendais bien un peu, mon très révérend père, à la réponse que vous avez faite à ma proposition d'établissement dans le diocèse de Rodez. Permettezmoi cependant de ne pas renoncer à mon idée première avant de vous avoir prié de l'examiner à nouveau. Vous me faites quatre ou cinq objections dont aucune ne me paraît insoluble. Vous n'avez pas de monde, me dites-vous, et c'est là la principale, et vous ne pouvez pas fonder une nouvelle communauté. Permettez-moi de vous dire que l'argument n'est pas des plus convaincants. Vous avez du monde pour trois maisons, parce que vous n'avez que trois maisons : si vous en aviez davantage, la proportion du nombre augmenterait tout de suite. Il est reconnu qu'au bout de dix ans une maison a restitué le nombre de sujets qu'on lui a donnés pour la fonder, et dans le Rouergue, soyez convaincu qu'au bout de dix ans vous auriez doublé et triplé les sujets que vous m'auriez d'abord envoyés.
Et le bon prélat poursuivait écartant l'une après l'autre les difficultés élevées par dom Guéranger, pour conclure ainsi :
Pourquoi, mon révérend père, ne feriez-vous pas le voyage de Rodez? Pourquoi ne voudriez-vous pas voir ce pays et son évêque qui vous accueilleraient l'un et l'autre avec empressement? Nous irions à Conques ensemble, vous verriez, nous examinerions ce qu'il est possible de faire et vous vous prononceriez avec plus de connaissance de cause (1).
Et voici que l'évêque insiste quelques jours plus tard.
Mon très révérend père, notre curé de Conques vient de mourir. L'église de Sainte-Foi vous attend. Je vous assure que vous manquez là une occasion de relever le culte dans votre ordre et de le recruter, que vous ne rencontrerez jamais plus belle (2).
L'évêque de Rodez avait raison; mais l'abbé de Solesmes se heurtait à l'impossibilité, et il fallut que, pour écarter de telles offres, l'impossibilité fût réelle. Son embarras s'accroissait de tout ce qu'il ne pouvait dire par une sor ie de pudeur secrète qui interdit de livrer à l'extérieur la confidence d'une grande détresse. Souffrir et travailler sans relâche, telle fut la
(1) Lettre du 1er février 1873.
(2) Lettre du 16 février 1873.
devise de sa vie à cette heure même de la vieillesse où les plus vaillants consentent à se reposer.
Le travail m'accable et ne me laisse pas de relâche, écrivait-il. J'ai eu le malliPur de consentir à un grand travail qui doit me tenir jusqu'à la fin de novembre. Avec tout cela, ma santé ne marche pas, l'hiver a été sans gelée et chaque année la gelée était pour moi un renouvellement de force. Ajoutez soixante-dix moines environ, deux monastères au loin, Sainte-Cécile qui compte trente personnes, les hôtes, les retraitants, les pénitents dans un pays que j'habite depuis quarante années, et vous comprendrez combien toute correspondance régulière m'est difficile.
Il y avait parfois un jour de délassement, par exemple lorsque Louis Veuillot, du Mans où il avait revu ses deux filles visitandines, poussait jusqu'à l'abbaye; alors on causait de politique chrétienne. Napoléon III venait de mourir; le parti monarchiste demeurait divisé par cette question du drapeau blanc ou du drapeau tricolore, soulevée déjà quinze ans auparavant par les soins de Mgr Dupanloup et qui venait de renaître grâce à lui. Après entente avec les princes d'Orléans et le comte de Falloux, il avait, le 25 janvier 1873, adressé au comte de Chambord une lettre où il prenait avec le chef de la maison de France l'accent délibéré et les airs de sommation qu'il n'avait pas oubliés encore depuis le concile.
Si jamais un pays aux abois a demandé dans celui que la Providence lui a réservé comme sa suprême ressource des ménagements, de la clairvoyance, tous les sacrifices possibles, c'est bien la France malade et mourante. Se tromper sur cette question si grave, se faire, même par un très noble sentiment, des impossibilités qui n'en seraient pas devant Dieu, serait le plus grand des malheurs (1).
H était surprenant de voir la France malade et mourante, au jugement de Mgr Dupanloup, faire des conditions à celui qui demeurait d'après lui sa suprême ressource. La réponse du prince fut d'une souveraine dignité.
H m'est permis de supposer par vos allusions, monsieur l'évêque, qu'au premier rang des sacrifices regardés par vous comme indispensables pour correspondre aux vœux du pays, vous placez celui du drapeau. C'est là un prétexte inventé par ceux qui, tout en reconnaissant la nécessité du retour à la monarchie traditionnelle, veulent au moins conserver le symbole de la Révolution...
Je n'ai ni sacrifice à faire, ni conditions à recevoir. J'attends peu de l'habileté des hommes et beaucoup de la justice de Dieu. Lorsque l'épreuve devient trop amère, un regard sur le Vatican ranime le courage et fortifie l'espérance. C'est à l'école de l'auguste captif qu'on acquiert l'esprit de fermeté, de rési-
(1) L'Univers, 25 février 1873, citant V Espérance du peuple de Nancy.