ATTITUDE DE MONTALEMBERT
c'est une sorte de passe-temps qu'il faut laisser aux professeurs et aux avocats. Ce n'est pas assez de fierté de se tenir à l'écart de la faveur : il faut se mettre aussi à l'abri de la clémence.
Le comte de Montalembert fut d'un autre avis. Il avait pris son parti du coup d'Etat; il se révolta contre les décrets et y répondit en donnant sa démission de membre de la commission consultative du 2 décembre. Son discours à l'Académie française où il fut reçu le 5 février laissa percer quelques phrases de mauvaise humeur à l'adresse de « cette impuissance qui n'est force que pour abattre et qui ne sait ni créer ni maintenir (1) ». A côté des catholiques attentifs qui, sans méconnaître les fautes commises, sans fermer les yeux à celles que l'on pouvait commettre encore, assistaient avec intérêt à cet essai de restauration de l'autorité sociale, Montalembert, que les électeurs du Doubs venaient de renvoyer à la Chambre, surprenait ses collègues de la droite, en se rangeant dans une opposition politique qui lui faisait coudoyer M. Dupin et les hommes de son groupe. Nous l'y retrouverons bientôt.
Cette digression sur l'accueil fait au coup d'Etat du 2 décembre nous a fait oublier que l'abbé de Solesmes est à Rome, objet de la part du pape et du cardinal Fornari d'une faveur presque périlleuse, parce qu'elle tendait à le fixer à Rome, — faveur dont les indices se rencontraient jusque dans les égards inattendus qui lui étaient témoignés par d'anciens adversaires. Il n'eut le loisir de presser l'expédition de ses affaires personnelles qu'après avoir terminé les travaux qui lui avaient été confiés comme consulteur et insisté vivement sur son devoir de rentrer à Solesmes. Comme en 1837, il sollicita du pape une congrégation particulière de cardinaux à qui fût soumis l'examen de ses postulata : Fornari en ferait naturellement partie. Les questions proposées à ce comité cardinalice avaient pour dessein, en écartant les tutelles jalouses qui avaient pesé sur la famille bénédictine dès sa naissance, de faire rapporter aussi les mesures draconiennes qui interdisaient l'érection de nouveaux monastères, gênaient les ordinations et soumettaient indéfiniment l'abbé de Solesmes après chaque triennat à une réélection. Obliger périodiquement le pouvoir monastique à comparaître devant ses subordonnés, c'est chose qui semblerait presque normale, tant les systèmes politiques nous Font rendue familière, mais c'est choî ciliable avec la lettre de la sainte règle et avec l'esprit de la constitution monastique, si ce n'est avec toute forme de gouvernement.
En toute chose, Rome procède avec une sage lenteur : cette lenteur s'accroît encore lorsqu'il s'agit pour elle de rapporter des mesures antérieurement prises. C'est une révision du procès qui alors s'impose. Cinq cardinaux, dont Fornari, furent désignés par Pie IX pour étudier de ;
(1) L'Univers, 6 février 1852.
les questions dont nous avons parlé plus haut, éclairées chacune par des mémoires imprimés de dom Guéranger. Mais les séances étaient rares, espacées encore par des incidents variés et par des vacances régulières. Plusieurs mois devaient s'écouler avant le règlement définitif.
Le choix du pape tombant sur l'abbé de Solesmes pour en faire un consulteur de l'Index eut en France un contre-coup très inattendu. La condamnation du manuel de M. Lequeux avait révélé chez le souverain pontife une résolution arrêtée de proscrire de l'enseignement des séminaires les livres entachés de gallicanisme. Mgr Bouvier se prit à craindre pour sa théologie dont les premières éditions n'étaient pas conçues dans une pensée très romaine. Ces craintes prirent un corps lorsque survint en France la nouvelle que dom Guéranger était nommé par le pape consulteur de l'Index. Les démêlés de l'évêque et de l'abbé n'étaient un secret pour personne, et certains esprits ne doutèrent pas un instant que dom Guéranger ne dût user de la faveur dont il jouissait, afin de faire expier à l'évêque, par un coup qui eût atteint à la fois et sa réputation et ses finances, les longs déboires qu'avaient valus à l'abbaye quinze ans de rivalité. C'était peu connaître l'abbé de Solesmes; mais les nouvellistes n'y regardent pas de si près. Le bruit courut avec persistance à Paris que la théologie de Mgr Bouvier était déférée à l'Index et que l'abbé de Solesmes en était le dénonciateur. Effrayé, l'évêque voulut parer le coup et écrivit à Rome pour se soumettre à toute correction (1). L'abbé de Solesmes crut de son devoir de le rassurer : la théologie n'était pas déférée à l'Index, la docilité que l'évêque témoignait était d'ailleurs la plus sûre garantie contre toute sentence. Dom Guéranger protestait du reste qu'il était très éloigné de la pensée qu'on lui avait prêtée de provoquer à une censure. Mgr Bouvier avait été son supérieur au grand séminaire; il avait été à l'origine le bienfaiteur de Solesmes; et si des différends étaient survenus entre eux dans la suite, l'abbé de Solesmes n'y voyait qu'un motif de plus d'éviter toute démarche qui pût ressembler à une vengeance. L'évêque du Mans ne fut pourtant qu'à demi rassuré et dans ses éditions ultérieures s'appliqua tellement à refléter les idées romaines que son ouvrage a été durant un quart de siècle le manuel le plus universellement répandu dans les séminaires de France.
Si l'examen de ses mémoires ne se poursuivait qu'avec lenteur, l'abbé de Solesmes voyait pourtant croître à chaque audience nouvelle la confiance que lui témoignait le souverain pontife. Les réponses motivées, qu'il avait données au cardinal Fornari sur diverses causes doctrinales ou liturgiques, avaient chaque fois déterminé l'assentiment du pape, qui ne parlait de lui qu'avec les plus grands éloges et, par la variété
(1) Mgr Bouvier à D. Guéranger, lettres du 13 février, 31 mai 1852, etc.