‹ Par un moine bénédictin--Chapitre 160 sur 187 · LE P. EMMANUEL · texte numérisé non relu

LE P. EMMANUEL

Troyes devrait faire le reste et demander à Rome pour le petit monastère commencé à Mesnil Saint-Loup l'adoption bénédictine. Après un court noviciat, le P. Emmanuel et ses prêtres feraient profession entre les mains de l'abbé de Solesmes; ils retourneraient à leur diocèse d'origine, et la famille bénédictine de France acquerrait ainsi un monastère de plus. Mgr Ravinet voyait le projet avec une grande bienveillance et y aidait de son mieux. L'accord entre les volontés intéressées était si complet et l'appui à Rome du cardinal Pitra était si assuré que l'agrégation semblait ne devoir subir aucun retard. Au grand étonnement de dom Guéranger, l'affaire traîna en longueur. Des négociations entamées en juillet 1873 n'obtinrent pas de solution avant le mois de mars de l'année suivante. Un rescrit pontifical autorisa alors le P. Emmanuel et l'un de ses compagnons à venir à Solesmes pour y faire un mois de retraite ou de noviciat et émettre ensuite la profession des vœux simples. Les quatre autres compagnons du P. Emmanuel étaient astreints à l'année complète de noviciat. Le rescrit terminait enfin la question demeurée si longtemps pendante; rien ne paraissait plus devoir faire obstacle à l'adoption obtenue en principe. Pourtant c'est à dater de cette heure-là même que l'agrégation si patiemment préparée échoua finalement dans un incident inattendu qui appartient aux derniers mois de la vie de dom Guéranger, mais dont nous croyons devoir anticiper le récit.

Le P. Emmanuel arriva à Solesmes le 2 juin 1874. Il était porteur d'un exemplaire du missel de Troyes, rédigé par le neveu de Bossuet, et que dom Guéranger désirait depuis longtemps. Le mois de noviciat commença aussitôt; il se terminait au commencement de juillet, et déjà on était à la veille de la profession simple, lorsque dom Guéranger fut avisé, dans la liberté de la conversation, de certaines opinions théologiques auxquelles le P. Emmanuel témoignait être résolument attaché. L'abbé de Solesmes, qui sentait sa fin prochaine et qui était soucieux avant toute chose d'épargner à sa congrégation le péril des dissensions doctrinales, prit à part le P. Emmanuel et s'efforça vainement dans une longue discussion de le faire renoncer à des thèses qu'il regardait comme périlleuses. La conviction du P. Emmanuel était réelle, sa ténacité extrême. Alors même que dom Guéranger lui laissait apercevoir que le renoncement à ses opinions si chères était une condition de l'appartenance à la famille bénédictine de Solesmes, il ne crut pas devoir passer outre ni acheter, par ce qui était pour lui une désertion doctrinale, le bénéfice de l'affiliation. H fallut se séparer. Le P. Emmanuel partit navré, le 4 juillet, au moment où il croyait toucher son rêve de vingt années. L'abbé de Solesmes l'accompagna attristé jusqu'à la porte du monastère. Le P. Emmanuel avait conquis l' affection de tous les moines. Il demeura attaché quand même à cette maison religieuse qui l'avait écarté, et nous croyons savoir qu'à plusieurs reprises, dans la suite, il s'efforça de renouer

avec les successeurs de dom Guéranger des relations si malencontreusement rompues.

Revenons maintenant sur nos pas. C'est au cours de ces négociations avec Rome que dom Guéranger poursuivait YHistoire de sainte Cécile commeucée depuis trois ans déjà.

Mon travail avance, écrivait-il à son ami le commandeur de Rossi, car il faut que le livre paraisse le 1er décembre. J'ai encore beaucoup à faire. Ce sera un livre d'étrennes. J'ignore s'il sera goûté, car il est bien sérieux. J'ai dû laisser de côté, pour être accueilli de M. Didot, la moitié du travail que j'avais préparé. Peut-être après tout, avec l'attrait des gravures et son élégance, aura-t-il son genre de succès. Le côté polémique est dissimulé par la marche historique. Pas de discussion : une trame de faits se soutenant les uns les autres. Il va sans dire que je suis plus affirmatif que vous qui poursuivez votre rôle de critique. Je suis historien et je fais mon profit des vraisemblances, lorsque d'autres faits les appuient. Vous comprenez que je suis sans cesse avec vous; mais combien je vous regrette et vous désire! De temps en temps je surajoute mes petites vues personnelles; vous en jugerez.

Je me suis borné aux deux premiers siècles pour arriver à temps. L'épisode cécilien que je place en 178 est compris dans ma narration qui commence à Tan 42. Je m'arrête à l'an 200 et désormais, laissant de côté Tertullien et toutes ses colères, je me borne à suivre l'histoire posthume de sainte Cécile jusqu'à la découverte de son tombeau par mon ami le commandeur de Rossi (1).

Louis Veuillot vint, dom Marie-Gabriel, l'abbé d'Aiguebelle, vint, le P. Laurent Shepherd vint à son tour, mais le travail ne fut pas interrompu. Dès le 9 octobre commença au réfectoire sur les bonnes feuilles la lecture du livre attendu. La primeur en devait être réservée à sa famille monastique qui en tressaillit d'aise. De Poitiers, où il surveillait l'impression de la Vie de saint Josaphat, l'un de ses fils poussait un cri de joie :

N'est-ce pas, mon révérendissime père, que sainte Cécile est pour nous Favant-coureur de saint Benoît? Le devoir de la chère sainte est de vous aider maintenant à édifier le monument de notre grand patriarche. Que faut-il faire, mon père, pour obtenir la reprise et le prompt achèvement de ce travail? Si vous ne nous laissez pas vos derniers enseignements dans ce livre, comment vivrons-nous après vous? Sans doute, ceux qui auront connu Joseph ne perdront pas la trace, mais sauront-ils la montrer aux autres? Notre Solesmes ne doit pas périr, et cependant si vous ne nous laissez pas l'explication de la sainte règle, nous tomberons comme les autres dans la routine moderne, et le flambeau s'éteindra (2)!

Peut-être au lieu de simples fragments que nous possédons encore

(1) Lettre du 9 août 1873.

(2) Lettre de D. Guépin, 4 octobre 1873.

la Vie de saint Benoît eût-elle été écrite tout entière, si, au sortir de ce long travail, l'abbé de Solesmes, fatigué par l'âge, n'eût pas été contraint de sortir de son monastère, de se faire, au Mans puis à Tours, pèlerin et quêteur, pour répondre aux dures échéances que lui créait sans lui en donner avis l'humeur bâtisseuse de son cellérier. Cette fois encore, avec plus de peine que jamais pourtant, il parvint à franchir heureusement l'heure de l'épreuve; mais il était écrit que la pauvreté extrême serait le lot de toute sa vie. Parfois, comme par une évidente ironie des choses, une largesse royale, inespérée, s'offrait d'elle-même et pour un instant rassurait l'âme naturellement confiante de dom Guéranger. Puis l'offre se dérobait ou s'ajournait à une époque ultérieure; et, soit originalité des donateurs soit plutôt disposition providentielle, celui à qui l'on faisait espérer un million, mais pour demain, était hors d'état d'obtenir sur l'heure les quelques milliers de francs nécessaires à sa détresse d'aujourd'hui.

Lorsqu'il rentra à Solesmes, le premier exemplaire de la troisième édition de Sainte Cécile y arriva avec lui, à l'heure précise où il voulait en faire hommage, comme un vrai chevalier, à sa chère sainte. L'exemplaire demeura sous l'autel majeur aux pieds de la martyre romaine, durant toute l'octave de sa fête. Les détails donnés jusqu'ici suffiraient déjà pour dessiner tout le caractère de cette œuvre historique et le progrès de cette troisième édition, qui était en réalité une œuvre nouvelle, sur l'édition de 1849 et celle de 1853. Cette troisième édition, intitulée : Sainte Cécile et la société romaine, se composait de trois parties fort distinctes entre elles. Les onze premiers chapitres étaient consacrés à l'histoire de l'Eglise romaine pendant les deux premiers siècles; les six chapitres suivants formaient le commentaire historique des actes de la vierge romaine; les sept derniers contenaient l'histoire du culte de sainte Cécile jusqu'à nos jours. Chromolithographies, planches en taille-douce, gravures, rinceaux, ornements empruntés aux catacombes, rien n'avait été épargné pour faire de ce livre un régal d'artiste. « Comme les enfants, écrivait Mgr Fillion, j'ai commencé par les images, et je n'ai admiré encore que les magnificences extérieures de ce beau livre. Les premiers loisirs dont je pourrai disposer seront pour le texte que je lirai con amore (1). » Les amis de Solesmes s'unirent dans un concert d'éloges avec une restriction toutefois : les uns réclamaient Saint Benoît comme étrennes de l'année 1875, d'autres sollicitaient la continuation de V Année liturgique. Tout lecteur est égoïste et ne pense qu'à lui. Malgré le sérieux austère du livre, la presse lui fit un accueil presque enthousiaste : cinq éditions se succédèrent en peu de temps.

A Rome le succès fut complet. Le cardinal Pitra offrit un exemplaire

(1) Lettre du 13 décembre 1878.

à Sa Sainteté. Le bref de réponse (1) témoignait, en termes fort explicites et plus précis que ceux dont Kome use en des cas semblables, de son estime pour l'œuvre et pour l'ouvrier. Le commandeur de Rossi exultait; le succès de dom Guéranger était pour lui un triomphe personnel : avec Sainte Cécile et la société romaine, c'était une fois de plus ses propres découvertes et les richesses de la Roma sotterranea qui reparaissaient devant le public français.

Quelle reconnaissance je vous dois pour la manière délicate et généreuse avec laquelle vous me nommez et faites honneur à mes travaux! Les adversaires n'en seront pas désarmés. Je sais que déjà on a lancé devant le saint père quelques mots sur l'excessive déférence de dom Guéranger aux opinions étranges de M. de Rossi. Le saint père a répondu : Il libro mi piace, et s'est amusé à embarrasser l'interlocuteur à qui il était interdit de trop contredire sous peine de perdre le chapeau semi-promis (2).

L'exemplaire adressé à M. de Rossi portait en exergue : « A mon ami et maître. » De Rossi se récriait : « Ami, soit, disait-il; maître, non. » Et pourtant l'abbé de Solesmes maintenait son dire. « Il est véritablement mon maître, disait-il à ses religieux. Avant de le connaître, je ne jurais que par Bianchini pour les premiers siècles de Rome chrétienne. J'aurais publié la suite des Origines de VEglise romaine avec des inexactitudes sans nombre. J'avais parcouru les catacombes en 1837 et en 1843; mais je n'y avais rien vu. Nul ne m'en avait donné la clef; elle m'est venue de lui. » Et même au milieu de son grand succès, il portait au cœur une souffrance de voir son ami exilé de ces catacombes romaines qui étaient sa conquête et son royaume.

Que de fois, mon cher ami, lui écrivait-il, ma pensée se porte vers vous et vers vos chères catacombes devenues muettes et inabordables! Je vieillis et il m'est bien dur de voir ainsi s'arrêter des travaux dont l'intérêt et l'importance étaient pour moi au-dessus de tout ce qui se produit dans le monde de la science chrétienne (3).

Aussi lui était-ce une joie d'apprendre que si le troisième volume de la Roma sotterranea mettait de la lenteur à paraître, si la liberté des recherches dans les catacombes demeurait encore entravée par les conditions politiques de Rome, le titre de M. de Rossi était néanmoins officiellement consacré. Il fut sur ces entrefaites nommé secrétaire de la commission d'archéologie sacrée : cette nomination concentrait en ses mains tout le pouvoir exécutif de la commission. L'archéologie chrétienne y

(1) Bref Perliienter excepimus, 16 février 1874.

(2) Lettre de janvier 1874.

(3) Lettre du 16 février 1874.

devait gagner. Lorsque la seconde édition de Sainte Cécile lui parvint avec la même flatteuse dédicace de la première, il protesta de nouveau.

C'est trop, écrivait-il, et j'aurais aimé avoir un exemplaire à présenter et à faire lire à tant de personnes qui me le demandent, sans devoir leur mettre sous les yeux une expression que votre modestie et votre grande amitié pour moi vous ont suggérée, mais qu'en conscience je ne puis admettre. Vous êtes le maître de vous-même et d'une grande école qui vous suit, et vous puisez, comme les maîtres savent faire, aux meilleures sources parmi lesquelles mes découvertes archéologiques et nos recherches communes peuvent prendre leur place sans rougir, mais seulement leur place.

M. Guignard, le bibliothécaire de Dijon, l'ami des anciens jours, nous semble avoir résumé la pensée de tous dans les félicitations qu'il adressait à dom Guéranger.

Votre Paternité a terminé 1873 d'une manière brillante en élevant à sa chère sainte un monument véritablement œre perennivs. Je ne crains pas de dire que cette splendide édition est un signe du temps. Il y a vingt ans seulement, quel éditeur eût osé lancer un tel livre et surtout la maison Didot eût-elle songé à l'accepter? Quelle triomphale réception sainte Cécile va-t-elle vous préparer dans le ciel! Mais nous demandons à Dieu que cette bonne sainte y mette le plus long temps possible, afin que vous puissiez nous donner encore beaucoup de fruits de votre pleine maturité. Saint Benoît sera jaloux si vous le traitez moins solennellement que sainte Cécile. Noblesse oblige; vous voici obligé de nous donner Saint Benoît illustré (1).

Ceux qui conviaient l'abbé de Solesmes à un travail nouveau ne semblaient connaître assez ni son âge, ni sa fatigue, ni les devoirs que lui imposait sa maison. Surtout ils feignaient d'ignorer que pour écrire, il faut premièrement du loisir; du loisir, la vie de dom Guéranger n'en connut pas, si ce n'est au cours des heures disputées au repos de la nuit. Le labeur de trois ans que lui avait coûté sa dernière œuvre l'obligea à quelques ménagements pour sa santé très éprouvée. Sans abandonner la pensée de mener à terme des œuvres dont il sentait que les âmes chrétiennes recueillaient avidement le bénéfice, il laissa pourtant sa vie entrer dans le repos et le silence.

A côté de lui plusieurs attendaient encore et prédisaient avec assurance le retour du comte de Chambord. Avec l'évêque de Poitiers, il avait souhaité, sans trop oser l'attendre, la restauration d'une monarchie chrétienne; il ne s'étonna pas de voir s'évanouir peu à peu, sous l'effort habile et tenace du triumvirat libéral formé par M. de Falloux, M. de Broglie et l'évêque d'Orléans, toutes les chances de Ja royauté tradition-

(1) Lettre du 31 janvier 1874.

il. 37

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nelle et les espérances qui firent un instant tressaillir le cœur de la France. Question du drapeau, fusion avec la branche cadette, abdication du comte de Chambord en faveur du comte de Paris, demandes d'explications, députations multiples n'étaient qu'une série d'incidents provoqués par les hommes du centre droit, si enivrés de leurs préjugés qu'ils n'aperçurent pas l'abîme où la déviation créée par eux entraînerait la France. Les avertissements ne manquèrent pas.

L'heure est solennelle et pleine de périls, disait l'évêque de Poitiers. Partout autour de nous, les cœurs sont partagés entre le sentiment de la crainte et celui de l'espérance. La persuasion universelle est que nous touchons à une solution qui peut décider du sort de la France dans des sens très divers, et qui devra peser d'un grand poids sur les intérêts généraux de la société chrétienne.

Or, ajoutait-il avec une nuance de découragement, à ne considérer que les pensées et les dispositions de ce qu'on nomme les classes dirigeantes, toutes les chances subsistent en faveur du mal. Comment seraient-ils des guides sûrs, quant aux questions pratiques de second ordre, ceux pour qui la question première et principale n'existe pas encore? Gens avisés qui pensent à tout, hormis à Dieu... et qui, ne semblant pas soupçonner le vice radical de nos institutions, sont toujours prêts à recommencer les mêmes expériences qu'attendent les mêmes châtiments divins. Or, c'est se moquer de l'être nécessaire que de se poser socialement en dehors de lui. Depuis l'Incarnation du Fils de Dieu, le gouvernement de l'ordre moral ne peut être que le gouvernement de l'ordre chrétien. Aussi longtemps que les droits de Dieu et de son Christ seront méconnus ou passés sous silence, la confusion régnera par rapport à tous les droits secondaires, et cette confusion propice aux complots du despotisme ou de l'anarchie nous reconduira une fois de plus aux alternatives de la servitude ou de la terreur (1).

Ainsi parlaient les sages; mais leur voix ne fut pas écoutée. Le duc de Broglie était auprès du maréchal de Mac-Mahon le vrai chef du gouvernement de l'ordre moral. Il transportait dans la politique ces conceptions naturalistes que dom Guéranger lui avait autrefois reprochées dans ses écrits historiques. Bientôt, dans une déclaration d'une royale fierté, le comte de Chambord déchira les voiles et renonça à devenir le roi légitime de la Révolution. L'Assemblée fut alors invitée à donner au maréchal de Mac-Mahon la stabilité et l'autorité. Le septennat fut voté à la majorité de soixante-huit voix. Dans sept ans, pensait-on, le prince serait mort, la couronne irait d'elle-même se poser sur une autre tête. Pendant que se constituait un pouvoir qui n'avait d'autre dessein que de lui laisser le loisir de disparaître, le comte de Chambord se rendit à Versailles et, par le duc de Blacas, fit demander à Mac-Mahon la faveur d'un entretien

(1) Lettre pastorale du 15 octobre 1873. Œuvres de Mgr l'évêque de Poitiers, t. VIII, p. 2-3,

CONTROVERSE LIRERALE 419

confidentiel. H fut facile à M. de Broglie de montrer au maréchal que ce seul entretien serait inconstitutionnel : il refusa. Sept ans après, à l'échéance, les choses étaient tout autres, et bien des espoirs déçus.

Le pouvoir du président ayant changé de caractère, les lois du parlementarisme voulaient que le cabinet du duc de Broglie donnât sa démission; cette exigence de forme permit au ministère de se délester de certains éléments en désaccord avec l'orientation politique nouvelle, de la Bouillerie, Batbie, Beulé, Ernoul; M. de Broglie demeura président du conseil et prit le portefeuille de l'intérieur. La France marcha dorénavant vers d'autres destinées et à d'autres expériences; elles se poivrsuivent encore. On recueillit sans tarder les indices de la direction nouvelle. Le souverain pontife Pie IX avait adressé à tout l'épiscopat l'encyclique Etsi multa luctuosa du 21 novembre 1873, afin de dénoncer la persécution qui sévissait alors en Suisse et en Allemagne. Les mandements épiscopaux qui donnèrent au peuple fidèle communication de l'encyclique fournirent au nouveau ministre des cultes, M. de Fourtou, l'occasion d'une circulaire blâmant avec gravité des attaques « dont pourraient s'alarmer des puissances voisines». La réponse de Mgr Freppel fut prompte et décisive.

Ministres de l'Eglise, nous n'avons pas l'honneur, disait-il, d'être fonctionnaires de l'Etat, par la raison bien simple mais toute péremptoire que nous ne sommes à aucun degré ni à aucun titre dépositaires d'une parceDe quelconque de la puissance civile. Nous parlons et nous agissons au nom de l'Eglise dont les intérêts sont confiés à notre garde, et nullement au nom de l'Etat qui ne nous a pas chargés d'exprimer son sentiment (1).

A cette récusation nettement motivée, il n'y avait rien à répliquer : interrogé par M. de Bismarck, le ministre français pourrait désormais répondre qu'il avait fait son effort, mais qu'il avait échoué devant la résistance de l'épiscopat; l'heure n'était pas venue encore où l'on pourrait traduire devant un tribunal civil les évêques coupables d'avoir fait leur devoir.

Un autre incident se produisit bientôt qui accentua la signification du premier. Le 8 mars 1871, entre la guerre qui venait de finir et la Commune qui allait commencer, lorsque VUnivers de Bordeaux avait publié l'inscription de la Koche-en-Breny, l'attention publique fortement sollicitée ailleurs n'y avait trouvé aucun intérêt. Il en fut autrement lorsque Louis Veuillot, dans les premiers jours de 1874 (2),s'en vint altérer par un amer souvenir la joie du triomphe politique naguère remporté par M. le duc de Broglie. Rappeler un mince épisode qui remontait à plus de dix ans

(1) Et. Cornut, Mgr Freppel d'après des documents authentiques et inédits, Angers, p. 253.

(2) L'Univers, 2-3 janvier 1874.

en arrière ne pouvait être attribué au plaisir, très explicable dans un journal d'opposition, de taquiner le pouvoir, moins encore à un dessein de malignité. Les signataires de l'inscription de la Koche-en-Breny, les tenants de l'Eglise libre dans l'Etat libre, désavoués par le Syllabus et par le concile, étaient pour la plupart hors de cause : Montalembert était mort; l'évêque d'Orléans avait enfin fait acte d'adhésion au concile; Cochin et Foisset s'étaient soumis; M. de Falloux s'était ostensiblement du moins retiré de la vie politique. De tout le cénacle libéral réuni le 13 octobre 1862, un seul membre n'avait pas encore renoncé au programme d'autrefois : c'était celui-là même qui absent de corps avait tenu à faire constater lapidairement qu'il était présent d'esprit et en un certain sens plus engagé que les autres dans la coalition.

Aujourd'hui et à la faveur des circonstances, le duc de Broglie se trouvait investi d'un pouvoir considérable. Il était devenu sinon le premier au moins le second personnage de France : de fait, il était à la tête du gouvernement; avant de le maintenir au pouvoir et de s'engager avec lui, les catholiques avaient peut-être le droit de savoir ce qu'il serait pour l'Eglise et dans quels intérêts il userait d'une influence presque souveraine. L'anxiété qu'inspirait aux catholiques le passé de M. de Broglie s'augmentait encore à la vue des ambassadeurs que le nouveau gouvernement avait choisis pour le représenter dans deux pays qui appliquaient à leur gré la formule libérale : l'Eglise captive dans l'Etat persécuteur. Quel appui l'Eglise pouvait-elle attendre de Lanfrey en Suisse, de Fournier en Italie? Une première question n'obtint nulle réponse. Louis Veuillot n'était pas homme à se décourager; il posa de nouveau la question. Une fois de plus il mit hors de cause ceux qui étaient morts et s'étaient soumis avant de mourir.

Mais, ajoutait-il, M. le duc de Broglie est vivant; même il vient de renaître comme ministre. Nos plus chères affaires lui sont confiées et nous n'avons de lui aucun acte constatant qu'il n'appartient plus au parti très actif de l'Eglise libre dans l'Etat fibre selon Cavour. On conviendra que nous sommes intéressés à marquer le point d'où il est parti, pour savoir où il va et où il peut arriver (1).

Si justifiée qu'elle fût, l'insistance du journaliste déplut vivement. Le gouvernement y vit de l'indiscrétion et se promit de l'en fane repentir. Quelques jours plus tard, V Univers (2) publia dans ses colonnes le mandement de Mgr l'évêque de Périgueux portant publication de l'encyclique Etsi multa luctuosa. Le ministère de M. de Broglie, impuissant contre les évêques, se souvint qu'il était du moins armé contre le journal qui

(1) L'Univers, 14 janvier 1874.

(2) Numéro du 19 janvier 1874,

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