‹ Par un moine bénédictin--Chapitre 161 sur 187 · L'INSCRIPTION DE LA ROCHE-EN-BRENY · texte numérisé non relu

L'INSCRIPTION DE LA ROCHE-EN-BRENY

osait accueillir et répandre leur parole. En vertu de l'état de siège, un arrêté du général gouverneur de Paris supprima pour deux mois la publication et la vente du journal V Univers. Sans doute la vengeance eût porté plus loin et jusqu'à la suppression totale, si nombre de députés n'étaient allés sur l'heure demander des explications et provoquer la levée de l'interdit. M. de Broglie donna des paroles et des assurances; mais l'arrêté ne fut pas retiré. H fut démontré que le président du conseil se souvenait trop; peut-être aussi avait-il besoin du silence de V Univers pour laisser s'accréditer le récit que M. l'abbé Lagrange fit alors dans le Correspondant de ce qu'il avait vu et entendu lors de la réunion de la Roche-en-Breny. Ce récit avait pour titre : Une page de la vie de M. de Montalembert (1).

Deux mois s'écoulèrent; V Univers reparut (2) portant en première page une lettre de Pie IX bénissant Louis Veuillot de sa constance et de sa fermeté. La polémique allait-elle recommencer? L'abbé de Solesmes n'hésita pas à le conseiller et, après avoir félicité son ami de la vocation religieuse de sa fille, le rappela au combat. « C'est une question d'honneur, disait-il, et si vous avez besoin de quelques notes, je suis à vous (3). » Louis Veuillot n'avait guère besoin d'être sollicité; il répondit à dom Guéranger courrier par courrier :

Oui, vraiment, mon révérend père, je veux suivre l'affaire de la Roche-en- Breny et je serai heureux de vous avoir pour guide. J'allais justement vous écrire à ce sujet et j'ai déjà trop tardé. Mais depuis quelques jours, je n'ai plus guère ma tête à moi. Je me suis trouvé tout à coup dans l'état d'un parfait bourgeois qui ne veut pas que le bon Dieu se permette d'avoir des vues sur sa fille. Je me figure que mon enfant est à moi; j'ai des idées contre les moines, les religieuses et le régime des couvents : j'en blâme la nourriture, le régime et tout... L'animal est blessé dans le cœur. Le bon Dieu me prend ma fille, voilà le fait; et il faut bien que ce soit lui pour que je ne me fâche pas. H est vrai qu'aux premiers bruits, il y a longtemps, je l'avais offerte de bon cœur, même avec une grande allégresse; mais je croyais que cela n'arriverait pas. Oui, mon père, cela est admirable, surnaturel, divin; mais que cela est dur dans les premiers moments! A présent, je sais que le vrai travail de l'homme est de creuser sa tombe et que jusque-là il n'a rien fait. Adieu, mon révérend père. J'espère aller vous voir dans une quinzaine de jours. Priez pour moi (4).

Les notes ne venaient pas assez tôt au gré de Louis Veuillot; il s'efforçait de hâter l'envoi.

Mon révérend père, je commence à être très pressé. L'évêque d'Orléans s'en

(1) Correspondant, 25 mars 1874, t. XCIV, p. 1299 et suiv,

(2) 20 mars 1874.

(3) Lettre du 28 mars 1874,

(4) Lettre du 29 mars 1874.

va à Rome avec l'abbé Lagrange. C'est le moment. Je voudrais" qu'iFme" fût possible de partir samedi (11 avril), mon article fait; par conséquent il me faudrait vos notes vendredi matin. Ayez la bonté de me les adresser, rue de Varennes, 21. J'ai besoin de prendre l'air et de distraire un peu la fille qui me reste. J'irai à Tours, au Mans, chez les petites sœurs des pauvres et à Solesmes Tout cela me prendra bien huit jours. Je ne peux remettre l'abbé Lagrange si loin (1).

Les notes vinrent comme elles étaient promises et M. Lagrange eut son tour de faveur le 15 avril. Louis Veuillot vint à Solesmes et en repartit consolé.

Je suis bien enchanté, écrivait-il, d'avoir une occasion de vous remercier sitôt en arrivant à Paris. Que Solesmes est beau! Que Solesmes est aimable! Quand j'en reviens, je me demande toujours pourquoi je n'y passe pas tout mon temps. C'est parce que je suis bête. Hélas! je le sais bien...

Je suis tendrement, mon père, votre hôte très dévoué et votre serviteur très reconnaissant. Si mon nom vient sur vos lèvres à la récréation, laissez-le passer, et dites, s'il vous plaît, combien j'aime tout ce qui est à vous (2).

Sur ces entrefaites M. de Broglie cessa d'être ministre; et, comme Louis Veuillot l'écrivait à dom Guéranger, l'abbé Lagrange, non encore dégoûté de la polémique, adressait au rédacteur de V Univers (3) « une lettre très longue, très insolente, et très folle, roulant tout entière sur l'inscription et dans le dessein d'établir 1° qu'elle est orthodoxe; 2° qu'elle est interpolée; 3° qu'elle n'existe pas et que les catholiques libéraux sont les sauveurs du monde. Tout cela est facile à réfuter, ajoute Louis Veuillot, mais l'occasion me paraît bonne pour produire l'estampage (4) ». Car M. l'abbé Lagrange ayant fait cette judicieuse remarque que « la disposition des lignes est très importante en typographie », Louis Veuillot demandait à l'abbé de Solesmes de lui fournir le dessin linéaire du texte, tel que nous l'avons donné ailleurs. Dom Guéranger possédait depuis juillet 1872 une copie faite sur le marbre lui-même. L'estampage fut donné. Les rieurs n'étaient pas du côté de M. Lagrange; l'évêque d'Orléans en fut excédé à ce point que le 8 juin il écrivit ab irato une lettre de quelques lignes qui dans sa pensée devait clore toute la controverse.

Monsieur, disait-il à Louis Veuillot, on met sous mes yeux le numéro de V Univers du 31 mai dans lequel je lis, à propos de la Roche-en-Breny, ces paroles : « Les seuls témoins idoines sont les trois survivants du pacte; et aussi longtemps qu'ils garderont le silence, aucune déposition à décharge ne peut mériter qu'on l'écoute. »

(1) Lettre du 8 avril 1874.

(2) Lettre du 25 avril 1874.

(3) 10 mai 1874, (V Univers, 25-26 mai 1874.)

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