UN BREF PONTIFICAL
Je suis, monsieur, un des trois survivants; et puisque vous prétendez faire argument de mon silence, vous m'obligez à déclarer que toute votre polémique à ce sujet n'est qu'une série d'abominables calomnies.
Votre très humble serviteur,
Félix, évêque d'Orléans (1).
L'abbé de Solesmes se trouva plus directement mêlé à un événement qui survint alors. En cette époque de pèlerinages et de manifestations religieuses, un groupe de dames pieuses s'étaient proposé, pour la fête de l'Annonciation, d'organiser à Notre-Dame de Paris une procession très solennelle avec salut du très saint Sacrement. Le cardinal archevêque, Mgr Guibert, s'y prêta de fort bonne grâce. Le lieu était bien choisi; la date du 25 mars, marquée pour une grande manifestation de piété envers la sainte Vierge. Afin de déterminer les catholiques par la considération même de leurs intérêts spirituels, la présidente de l'association, Mme la vicomtesse des Cars, adressa au souverain pontife une supplique sollicitant une indulgence plénière. Rome répondit. Au lieu de quelques lignes au bas de la supplique, c'était sous la forme plus solennelle d'un bref accompagné de félicitations que Pie IX accordait l'indulgence plénière et autorisait dans toutes les églises de France une procession du très saint Sacrement.
Nantie de son bref, la présidente s'en alla le porter avec joie au cardinal archevêque de Paris. Mécontent qu'on se fût adressé à Rome sans passer par la voie diocésaine, Mgr Guibert refusa d'autoriser la procession et interdit l'impression du bref obtenu. Une telle décision, qui à première vue ressemblait à une boutade en ce qu'elle privait les âmes des faveurs de l'Eglise, impliquait encore, avec le dessein de considérer comme non avenue la concession octroyée par le souverain pontife, la méconnaissance du pouvoir immédiat et ordinaire du pape sur tout l'Eglise. L'abbé de Solesmes apprit le refus de Mgr Guibert et, tout en reconnaissant ce que la supplique adressée directement à Rome pouvait avoir d'insolite, il pensa néanmoins que tout fidèle avait le droit d'aller directement au père commun de tous les fidèles, qu'une faveur accordée par le souverain pontife était bien et dûment accordée et que nul pouvoir au monde ne pouvait s'opposer à ce qu'elle sortît son effet.
Même après le chapitre troisième de la quatrième session du concile du Vatican, il restait donc encore des traces de gallicanisme pratique; il y avait péril réel à laisser les faits prescrire contre la doctrine. Le 21 mars, fête de saint Benoît, les hôtes étaient admis à la récréation des moines. Dom Guéranger raconta l'incident. L'abbé Ausoure, ancien curé de Paris, s'éleva contre l'imprudence des dames catholiques qui
(1) L'Univers, 10 juin 1874.
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avaient sollicité du pape une procession, une procession dans Paris. Mais c'était à l'archevêque qu'il appartenait de juger de l'opportunité! Mais le peuple de Paris, provoqué par cette procession, pouvait s'ameuter et piller Notre-Dame elle-même! Dom Guéranger écoutait avec tranquillité non sans un sourire : « C'est fort triste en effet de voir piller une église, dit-il; mais c'est plus triste encore de voir piller les principes. » Et il donna un autre tour à la conversation.
Même entravée, la manifestation à Notre-Dame eut un caractère splendide. L'immense métropole fut beaucoup trop étroite pour contenir la foule qui refluait sur le panas. Les craintes de M. Ausoure ne furent pas justifiées, et ce fut au milieu de l'émotion religieuse la plus profonde que se déroula l'auguste cérémonie dans son cadre incomparable.
Nous ivavons fait que raconter, disait VUnivers par la plume de M. Auguste Koussel; mais il aurait fallu peindre. Ces spectacles sont de ceux que Fœil tout seul peut faire comprendre à l'âme transportée. Parmi la foule qui se pressait au sortir et se félicitait, une parole que nous avons recueillie donnera l'idée de cette impression : « Moi, disait l'un des assistants, j'aurais voulu être protestant pour une minute afin de me convertir sur-le-champ (1). »
Et pourtant, au lendemain de ces fêtes glorieuses où l'on avait senti battre le cœur de la France, l'abbé de Solesmes demeura mécontent. Il ne se résignait pas, il ne pouvait se résigner à la suppression du bref pontifical. Il avait lu qu'il y a un temps pour se taire et un temps pour parler; se taire, dans l'espèce, lui eût semblé connivence; il résolut de parler.
Mon très cher ami, écrivait-il à Louis Veuillot, j'aurai à vous offrir le « Premier-Paris » pour vendredi prochain, 3 avril. Le voulez-vous? J'ai par là un moyen de traiter à fond le bref de l'Annonciation. Comme je signerai, et je m'en fais honneur et gloire, vous ne courez aucun risque. Mais il faut absolument que la France catholique soit mise au fait, et que le concile du Vatican soit vengé. Notez que je sais la chose tout entière, comme si elle s'était passée dans ma chambre (2).
Louis Veuillot accepta. Au jour dit, après avoir rappelé le double souvenir religieux attaché à la date du 25 mars, l'Annonciation et la mort du Christ, dom Guéranger fit l'historique du bref donné par Pie IX, en donna le texte et la traduction, en montra l'opportunité.
E est à regretter, poursuivait-il, que le bref apostolique du 13 mars, qui pouvait encore aisément circuler dans la France entière et réunir en faisceau tant de supplications et d'espérances, se soit trouvé intercepté d'une manière dou-
(1) U Univers, 27 mars 1874.
(2) Lettre du 29 mars 1874.
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loureuse et qu'il ait été ainsi privé de son cours libre et de son influence... Plusieurs villes se sont distinguées par des hommages extraordinaires envers Marie, et l'aspect qu'a offert Notre-Dame de Paris a été celui d'un magnifique triomphe; que n'eût pas produit l'élan donné par le vicaire du Christ à notre pays, non dans les proportions d'un diocèse ou d'une province mais dans la France entière (1)?
L'archevêque de Paris se montra mécontent de l'article pourtant si mesuré et qui n'avait pas prononcé son nom; il le trouva plein d'inexactitudes et d'insinuations injurieuses.
Je ne suis pas surpris, écrivait-il à Louis Veuillot, d'un tel procédé de la part de dom Guéranger. Depuis longtemps, il a accoutumé les évoques à l'inconvenance de ses attaques; mais ce qui m'afflige et m'offense, c'est que vous, mon diocésain, qui écrivez sous mes yeux, qui saviez ou pouviez savoir mieux que dom Guéranger la vérité des faits dans cette circonstance, vous vous soyez rendu complice d'une aussi indigne agression en l'admettant dans les colonnes de votre journal.
Néanmoins au milieu même de son indignation, Mgr Guibert n'oublia pas les lois de la prudence; il ajoutait aussitôt :
Je ne vous demande pas de rectification; il ne faut dans aucun temps, moins encore au temps présent, donner au public le spectacle de discussions qui ne profitent qu'à nos ennemis. Je me réserve de faire à ma convenance ce qui me paraîtra le plus utile à l'intérêt de l'Eglise et ce que pourra me commander le soin de ma dignité (2).
Dans la suite, il porta l'affaire devant le cardinal Antonelli. La plainte ne semble pas avoir obtenu de succès; et lorsque vers la fin du même mois d'avril Louis Veuillot eut à revoir l'archevêque de Paris, son humeur était très adoucie. Ce n'était plus le journaliste diocésain mais le seul abbé de Solesmes qui était le coupable. Tout au plus l'archevêque gardait-il encore sur le cœur ce reproche absolument immérité d'avoir intercepté un bref pontifical, qui après tout ne lui était pas adressé, disait-il, et qu'il n'avait eu entre les mains que durant un quart d'heure à peine (3). Auprès de dom Guéranger Mgr Guibert avait racheté d'avance cette erreur d'un instant et effacé jusqu'aux traces de l'incident de suppression : au premier dimanche de carême de cette même année, le diocèse de Paris était revenu à la liturgie romaine.
(1) L'Univers, 3 avril 1874.
(2) Lettre du 6 avril 1874.
(3) Louis Veuillot à D. Guéranger, 27 avril 1874.