‹ Par un moine bénédictin--Chapitre 163 sur 187 · LA FIN · texte numérisé non relu

LA FIN

Une grande douleur menaçait le diocèse du Mans. La santé de Mgr Fillion, très ébranlée depuis plusieurs années déjà, inspirait à son entourage les plus vives inquiétudes. Aussitôt averti, l'abbé de Solesmes s'empressa malgré sa fatigue de se rendre auprès de l'évêque souffrant et, sachant l'anxiété ressentie par les siens, voulut sur l'heure les rassurer. « Je sors de voir le bon évêque, écrivait-il; il ne mourra pas. H parle un peu et se dégage sensiblement de sa crise. H n'y aura pas de paralysie. » Tout danger n'était pourtant pas conjuré; en se retirant, dom Guéranger sollicita et obtint qu'on lui fît parvenir assidûment le bulletin de santé. Il y eut une légère amélioration dont nul ne se réjouit plus que lui; mais les médecins consultés ne laissèrent pas d'espoir d'une guérison définitive.

Il survient parfois dans notre vie des périodes où la mort frappe autour de nous à coups redoublés, comme si la moisson des saints était mûre et comme si Dieu voulait nous signifier qu'il est proche. Nous savons l'affection qui unissait dom Guéranger à celui qu'il appelait volontiers l'admirable Falcinelli. Après avoir été nommé évêque de Forli, puis nonce au Brésil et à Munich, enfin nonce à Vienne pendant onze ans, l'ancien abbé de Saint-Paul avait reçu la pourpre des mains de Pie IX. La joie du cardinal Pitra avait été grande : l'élévation d'un régulier diminuait sa solitude dans le sacré collège. Malheureusement Falcinelli n'était rentré à Rome que pour y mourir, victime de son dévouement à l'Eglise et martyr de la charité. Il avait quitté Vienne vers la fin d'avril. Mai n'était pas terminé que la nouvelle de sa mort parvenait à Solesmes et arrachait à dom Guéranger un cri de douleur : « C'est pour l'Eglise et pour l'ordre une perte immense qu'il ait fini si tôt. Quam investigaMles vice Domini! Durant de longues années j'ai pensé qu'il était réservé de Dieu pour

donner son aide en son temps et j'ai attendu. La mort seule est venue. » Dans les conversations et les conférences, les moines apprirent ce qu'avait été durant sa vie et à la mort ce moine héroïque, cardinal de quelques jours. Le cardinal Pitra écrivait :

On ne pouvait se faire illusion sur la santé désespérée du regretté Falcinelli, et cependant sa perte a été très ressentie par tous et surtout par moi... Je ne pouvais prononcer votre nom, celui du saint père, sans provoquer ses larmes. 11 me priait toujours de revenir le plus tôt possible et semblait attendre un peu de force pour me faire des ouvertures qui expiraient sur ses lèvres (1).

Falcinelli était demeuré moine au milieu des charges et des honneurs ecclésiastiques qui l'étaient venus trouver. Dans la plénitude de son intelligence, il fit son testament, déclarant magnifiquement qu'étant fils de saint Benoît et voulant mourir tel, il donnait à l'Eglise tout ce qu'il laissait après lui et instituait le saint père son unique et universel héritier. On a remarqué qu'il était mort pauvre sur un vieux fauteuil qui appartenait au monastère de Saint-Paul.

A cette époque la santé de l'abbé de Solesmes avait faibli à ce point qu'elle était devenue un souci pour ceux-là surtout de ses fils qui vivaient avec lui dans une plus grande intimité et apercevaient davantage le déclin de ses forces. Jamais il ne s'était complètement relevé des secousses que lui avaient imprimées les fièvres romaines. Travaux, inquiétudes, souffrances de toute nature avaient fini par avoir raison non de son énergie inlassable mais de sa vigueur physique; il en avait conscience et laissait parfois s'échapper, dans ses entretiens sur les points d'observance, des recommandations qui semblaient l'expression de dernières volontés. Le bruit avait couru jusqu'à Kome de cet affaiblissement de ses forces.

Je veux espérer, lui écrivait dom Pescetelli, que ma lettre trouvera Votre Paternité révérendissime rétablie et en bonne santé; car, ces jours passés, circulaient des bruits inquiétants, venus par une lettre de Févêque de Poitiers à l'éminentissime Pitra. Je vous souhaite de nombreuses années de vie encore pour les dépenser comme vous l'avez toujours fait au profit de la religion et de l'ordre de Saint-Benoît (2).

Les inquiétudes étaient grandes autour de lui : dom Guéranger presque septuagénaire se ménageait peu, témoignait peu de confiance aux médecins, peu d'inclination à les consulter, peu de docilité à suivre leurs prescriptions et se gouvernait trop souvent à son gré, sauf à ralentir le mouvement, à modifier son régime et à ne composer avec le mal que lorsque

(1) Lettre du 12 iuin 1874.

(2) Lettre du 6 août 1874.

Page 1