SYMPTOMES ALARMANTS
lutter devenait impossible. A cette heure même où le repos était prescrit, tantôt l'affection l'appelait auprès de l'évêque du Mans, tantôt aussi la pauvreté extrême de sa maison lui faisait un devoir d'en sortir, seul, pour aller tendre la main. On devine quelle était alors l'anxiété des siens. Au cours du mois de juin, après une visite rendue à Mgr Fillion, traversant la place des Jacobins au Mans, il fut saisi au cœur d'une douleur si vive qu'il eut peine à parvenir jusqu'à la demeure de son frère, M. Edouard Guéranger, située à quelques pas seulement. Appelé surle-champ, le docteur Lebêle témoigna peu de satisfaction de l'état de son malade; mais bientôt, la crise passée, trop préoccupé de l'état de l'évêque pour songer à soi, l'abbé de Solesmes ne daigna même pas prendre l'avis du médecin sur sa situation personnelle. Que lui importait après tout que les noms d'anémie, et de sclérose, et d'angine de poitrine eussent été prononcés? Il se sentait dans la main de Dieu, et le nom de sa maladie ne lui eût rien enlevé de sa confiance joyeuse, non plus qu'il ne l'eût détourné de travailler et de combattre jusqu'au dernier de ses jours. Il se garda avec soin pour n'effrayer personne de faire aucune mention de l'incident. Ecrivant à Mgr Pie, il se borne à lui dire :
Notre bon évêque a failli nous quitter. Rien n'est décidé encore. On prie beaucoup, mais il n'y a pas d'espérance humaine. Si Dieu l'appelait, vous savez quelle importance aurait pour Solesmes la question de son successeur. Je compte sur vous, mon cher seigneur, pour faire tout ce qui vous sera possible soit pour amener, soit pour écarter. Il n'y a pas là seulement un diocèse, mais quelque chose qui représente la liberté de l'Eglise. Vous sentez cela comme moi (1).
De sa santé compromise, il ne dit pas un mot. Le corps était à bout de force; mais l'âme avait gardé toute sa généreuse promptitude. Il songeait à donner dans V Univers quelques articles sur Jeanne d'Arc afin de hâter une canonisation espérée. N'ayant pu tenir parole, il aurait voulu, du moins, pour les fêtes de juillet et les professions à recevoir, amener à Solesmes Louis Veuillot et causer avec lui de ce qu'il n'avait pas eu le loisir de dire au journal. Louis Veuillot condamné aux eaux d'Evian s'excusa; lui aussi ressentait la fatigue.
Je ne suis pas malade, répondait-il, mais je ne me trouve pas bien. 11 me semble qu'il n'y a plus rien dans ma tête. Autrefois je me faisais illusion. Maintenant je ne pourrais pas même dire combien je suis vide, inapte et inepte. On me promet que cela reviendra. Je ne sais, mais cela me semble bien loin. Néanmoins je sais encore que je vous aime, je pourrais encore vous le dire et je crois même que c'est la cliose qui ne s'éteindra pns (2).
(1) Lettre du 26 juin 1874.
(2) Lettre du 8 juillet 1874.
Aller à Evian eût peut-être été utile aussi à l'abbé de Solesmes; mais il n'avait pas encore réussi à concilier dans son esprit ces deux choses, la vie monastique et une saison d'eaux. H ne sortit donc de son monastère que pour se rendre au Mans et s'assurer que l'espoir renaissait de conserver Mgr Fillion; puis de là à Tours en quête du pain quotidien. M. et Mme Ratel étaient absents; dom Guéranger fut obligé de rentrer chez lui. Cette déconvenue était une bénédiction de la Providence qui le voulait présent à Solesmes : subitement Mgr Fillion venait de mourir. L'amitié qui unissait l'évêque et l'abbé était chose si connue que les lettres arrivaient nombreuses pour consoler Solesmes de la perte qu'il venait de faire avec le diocèse, et le chapitre de la cathédrale témoignait à dom Guéranger l'espoir que l'affaiblissement de sa santé ne lui interdirait pas d'assister à la cérémonie des funérailles. Encore que la mort fût prévue, la dure nouvelle atteignit dom Guéranger au point le plus sensible du cœur.
— Combien Xotre-Seigneur aurait mieux fait, disait-il à Mme l'abbesse de Sainte-Cécile, de me prendre, moi, et de vous laisser ce ferme appui! Un homme de cinquante-huit ans pouvait durer longtemps encore. Mais moi, vous voyez bien que je n'en ai plus pour longtemps; à soixante-dix ans les jours sont comptés.
— Alors, mon père, lui répondit Mme l'abbesse, est-ce que le Seigneur se serait trompé?
Il sourit et devant cette confiance rendit hommage à Dieu.
L'église du Mans fit à son évêque qui avait été son fils des funérailles dignes de lui. Malgré l'émotion et la fatigue si sévèrement interdites, l'abbé de Solesmes s'y rendit, puis du Mans poussa jusqu'à Tours qui le rappelait. M. et Mme Ratel ne se consolaient pas d'avoir été absents lors du premier voyage et de n'avoir pu l'accueillir dans leur affectueuse hospitalité. De son côté, dom Guéranger sous le coup du besoin cherchait de l'aide auprès de ses amis; et, au prix d'une cession, faite une fois pour toutes, des œuvres auxquelles s'était dépensée sa vie entière, il s'efforçait d'acquérir à sa maison en détresse les ressources immédiatement requises pour suffire aux échéances. Ces détails menus ne sauraient intéresser l'histoire et nous n'y faisons une allusion rapide que pour révéler les cuisantes anxiétés dans lesquelles se débattait la vieillesse du père abbé.
Lorsqu'il revint à Solesmes, Dieu avait du moins allégé son fardeau. Il trouva une lettre de l'évêque de Poitiers qui avait accepté de prononcer au service du trentième jour l'oraison funèbre de Mgr Fillion. Mgr Pie savait trop l'intimité de quarante ans qui avait uni l'abbé de Solesmes à l'évêque pour ne pas réclamer son aide et ses souvenirs, et l'abbé de Solesmes était trop jaloux de l'honneur de l'évêque pour se récuser. Ses notes furent abondantes. Il avait suivi dès ses premiers débuts, nous