MORT DE MONSEIGNEUR FILLION
l'avons vu autrefois, toute la carrière ecclésiastique de Mgr Fillion; une même œuvre chère à tous deux les avait à la fin réunis dans un commun effort, et nul peut-être n'avait autant que lui pénétré jusqu'au secret intime de cette âme faite de simplicité et de droiture, de douceur et de fermeté, de délicatesse et de vraie grandeur.
Le 27 août 1874, l'évêque de Poitiers prononça l'éloge du pontife défunt; il eut un souvenir aimable pour le jeune monastère de vierges que Mgr Fillion avait fondé de concert avec l'abbé de Solesmes. Dom Guéranger fut ravi, lorsqu'il entendit l'éloge des moniales sur les lèvres de son ami; il sembla moins à l'aise lorsque l'orateur, ayant à rappeler la part qu'avait prise Mgr Fillion aux travaux du concile et l'action considérable qu'il y avait exercée, s'autorisa à ajouter :
J'oublierais une des gloires de votre église, si je n'ajoutais que, par les soins et les encouragements de son évêque, elle apporta à notre grande œuvre un autre concours des plus efficaces. D'anciens oracles ont prédit qu'encore que de nouveaux besoins dussent faire éclore successivement dans l'Eglise d'autres familles militantes, la descendance de saint Benoît subsisterait toujours et que, dans le combat des derniers âges contre l'antichristianisme, ses fils se retrouveraient au premier front de l'armée. Je n'en dois pas dire davantage : je ne suis pas monté dans cette chaire pour louer un vivant. Que celui-ci se console de n'avoir pas apporté son vote dans l'urne conciliaire au nom de la hiérarchie monastique si fructueusement rétablie en sa personne. Son infirmité nous a valu des écrits plus précieux encore que sa présence, et l'histoire dira que Féglise du Mans n'a pas compté pour une simple unité dans les suffrages du Vatican (1).
Même voilé de cette prétention discrète, l'éloge sembla de trop à dom Guéranger; il le reprocha à son ami qui se borna à lui répondre : « Ah! mon cher père, si vous n'aviez pas été là! » Quelques mois plus tard, les lèvres de Mgr Pie devaient être déliées, et la mort frappant un second coup lui laisserait l'expression libre. L'évêque ne consentit pas d'ailleurs à supprimer le peu qu'il avait dit, et, pour rassurer la conscience de l'abbé, se borna à lui écrire : « Je reçois à votre sujet plus de compliments que je ne vous en ai fait. Soignez votre chère santé (2). »
L'influence du cardinal archevêque de Paris donna comme successeur à Mgr Fillion un ancien vicaire général de Tours devenu évêque d'Agen, Mgr Chaulet d'Outremont. L'abbé de Solesmes l'apprit des premiers par le marquis de Juigné alors député : « Mon révérend père, je reviens de la réception faite par la ville du Mans au Maréchal, et je me hâte de vous dire que vous pouvez considérer comme certaine la nomina-
(1) Oraison funèbre de Mgr Ch. Fillion, 27 août 1874. Œuvres de Mgr Vcvêque de Poitiers, t. VIII, p. 202.
(2) Lettre du 12 septembre 1874.
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tion au Mans de Mgr d'Outremont. Ce choix vous étant personnellement agréable, je suis heureux de pouvoir vous l'annoncer (1). » Et trois jours plus tard, au château de Juigné, l'abbé de Solesmes en reçut l'assurance des lèvres mêmes du maréchal de Mac-Mahon; la peine si vive qu'il avait conçue de la mort de Mgr Fillion fut partiellement adoucie par une nomination qui assurait de la bienveillance aux deux abbayes.
M. Edouard Guéranger obtint de son frère, au cours d'un voyage au Mans, qu'il se soumît à une consultation de médecins. Dom Guéranger y consentit sans trop de peine, contraint qu'il était par une faiblesse croissante. Aucune médication spéciale ne fut prescrite. H était assez visible que la science se déclarait impuissante et se récusait : elle prescrivit du repos, recommanda d'éviter toute émotion, toute fatigue et, sans livrer encore au malade lui-même la gravité de son état, fit comprendre qu'il ne restait sans doute que quelques mois de vie, que Solesmes était à la merci d'une crise soudaine et que, s'il restait à prendre quelques dispositions temporelles concernant les charges de l'abbaye et sa transmission, il était urgent d'y songer au plus tôt.
Un coup de foudre éclatant à la fois sur l'une et l'autre abbaye y eût causé moins de terreur. Le monastère de Sainte-Cécile était de fondation si récente, et voici que l'appui de dom Guéranger allait se dérober au lendemain même du jour où Mgr Fillion venait de retourner à Dieu. La situation de l'abbaye de Saint-Pierre était beaucoup plus redoutable : l'abbaye mère reposait tout entière sur le nom et le crédit personnel de son abbé. Lui disparu, il fallait s'attendre que les créances fussent aussitôt réclamées par l'inquiétude des prêteurs; et le montant de ces créances, le nombre des emprunts, les noms des prêteurs, les taux d'intérêts, les dates de remboursement ou d'exigibilité, tout était inconnu. Une précaution de prudence avait détourné dom Guéranger de livrer à son procureur ou cellérier les noms de ceux qui lui venaient en aide, pour leur épargner des tentatives directes et pour se mettre lui-même à l'abri de dépenses qui eussent tout compromis. Hélas! même au milieu de la pauvreté les dilapidations avaient été trop réelles; que fussentelles devenues le jour où elles eussent semblé justifiées par des ressources directement obtenues?
Tout lecteur, je le sais trop bien, s'étonnera qu'un tel désordre puisse survenir dans une vie dont tous les offices sont régis par l'obéissance; et nous ne contesterons pas que plus de sévérité, à l'origine du moins, eût réussi à conjurer tout à la fois et l'incurie et la détresse que l'incurie amenait après soi. Mais les hommes bien portants donnent facilement de bons conseils à ceux qui souffrent : l'irrégularité de ces situations tient à des causes sur lesquelles on ne peut revenir, à des âmes qu'on ne pourrait
(1) Lettre du 18 août 1874.