DÉTRESSE FINANCIÈRE DE SOLESMES
jroisser sans péril, à des faits passés qui déroulent leurs conséquences fatales, en un mot à un faux départ dont l'erreur première s'augmentait chaque jour; bien ou mal engagée, la maison n'en réclamait pas moins son pain quotidien. On avait commencé par l'absolue pauvreté : le 11 juillet 1833 au soir, il restait cinq francs dans le trésor du monastère. On avait vécu d'aumônes; les vocations rares d'ailleurs n'avaient longtemps apporté que des charges, et nulles ressources. Après avoir ainsi végété pendant sept ou huit ans, à l'heure où l'on espérait sortir enfin de l'absolue pénurie, la chute des deux maisons de Paris et de Bièvres avait creusé un gouffre où l'abbaye mère elle-même avait failli être engloutie. Les détresses publiques étaient venues ensuite; ressenties par tous, elles pesaient d'un poids mortel sur des finances alourd es déjà. Pour faire face, l'abbé de Solesmes nepouvait compter que sur de maigres ressources, sur la vente de ses œuvres dont il était loin de tirer le parti qu'il aurait pu et enfin sur les expédients.
Et pour comble il ne pouvait livrer à personne le secret de cette situation lamentable, sous peine d'effrayer chacun, de nuire à la pauvreté conventuelle, jamais plus menacée que lorsque le moine est préoccupé d'assurer lui-même son lendemain; sous peine enfin de perdre le crédit qu'il gardait encore; car on lui faisait, en considération de ses travaux et de sa personne, des prêts ou des dons qui se fussent découragés, si sa détresse personnelle avait été connue. Un jour, il avait voulu obtenir la disposition momentanée d'une somme de cinquante mille francs que l'un de ses religieux avait obtenue de sa famille pour une fondation éventuelle; le religieux, affectueux pourtant, avait répondu que Solesmes aurait bientôt tout ce qu'il voudrait, pourvu que sa déplorable administration fût modifiée. C'était chose étonnante que les générosités vinssent encore de l'extérieur à une maison qui était abandonnée même par les siens.
A distance et du haut de leur aisance personnelle, les hommes portent facilement des jugements sévères et d'une prudence facile. Ceux qui échouent ont toujours tort. Encore devrions-nous nous demander si c'est avoir échoué qu'avoir porté durant quarante ans ou à peu près le fardeau d'une telle œuvre dénuée de toutes ressources, d'avoir assuré sa vie et sa durée, et d'avoir finalement légué à son successeur une situation très obérée sans doute mais que son nom et son souvenir relevèrent après sa mort. Il comprit, lui, et dès la première heure, que la gêne faisait partie de sa vocation. L'avoir reconnu était le principe de sa force. Jamais il ne douta; jamais il ne vacilla dans sa confiance. Il allait comme les patriarches, le regard fixé sur Dieu; il eut cette humilité si rare de reconnaître dans cette faiblesse d'ordre pratique une industrie de Dieu qui voulait l'obliger à se remettre tout à lui.
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Je sais bien, disait-il dans l'intimité avec une admirable démission, je sais qu'il me manque beaucoup de choses pour dénouer cette situation. Je ne suis qu'un pauvre homme; ma seule excuse devant Notre-Seigneur, et je crois qu'elle vaudra quand je paraîtrai devant lui, c'est qu'il ne m'a pas demandé congé pour se servir de moi. H a fallu agir tout seul; c'a été la cause de bien des détriments. Je ne suis qu'un pauvre pécheur; avec plus de fidélité à sa grâce, j'eusse été un meilleur instrument. Mais à mon âge, après une vie toujours si encombrée, survient une grande lassitude physique et morale et l'on n'a plus l'énergie de réagir. Le bon Dieu m'en a tant mis sur le dos! Pourtant je ne me suis jamais ingéré en rien; c'est lui qui m'a chargé. Quand il m'appellera à lui, il fera de moi ce qu'il voudra; il est le maître assurément.
On vit alors pourquoi Sainte-Cécile avait été fondée. Non sans doute qu'il l'eût fondée pour lui; mais le douloureux problème n'eût jamais été abordé ni résolu, si Sainte-Cécile n'avait existé. Peut-être, à Saint- Pierre, nul n'avait-il assez d'influence sur sa pensée, non pas même son vénérable prieur dom Couturier, pour obtenir de lui le détail précis des charges pécuniaires dont il avait jusque-là porté seul tout le fardeau. Il était évident pour tous qu'il arrivait au terme de sa vie, et la piété filiale des siens reculait aujourd'hui devant des questions qui l'eussent alarmé, craignait-on, en lui montrant l'imminence de la fin. Une seule personne, Mme l'abbesse de Sainte-Cécile, pouvait agir; elle le fit avec la sûreté et la mesure que son cœur lui inspirait, dans le dessein d'entourer de paix et de confiance les derniers jours de celui qui l'avait conduite à Dieu. Il eût été si pénible de songer, à l'heure où l'abbé de Solesmes s'acheminait vers son éternité, que sa pensée dût être ramenée sans cesse sur terre par les dures préoccupations de la vie temporelle. Encore pour question ner, fallait-il une occasion opportune. Dieu la fit naître : il disposa toute chose pour que l'initiative vînt de l'abbé lui-même. Parfois, timidement, avec le désir de la préparer à l'avenir et avec la crainte de la contrister par l'amertume de cet avenir, dom Guéranger parlait à Mme l'abbesse de sa mort prochaine. Elle le laissait dire sans témoigner d'effroi. E en parla plus librement alors et se mit lui-même sur la pente des confidences nécessaires. Un jour à propos d'un problème difficile, il s'interrompit :
— Eh bien! ma fille, demanda-t-il, si je venais à mourir, avec tout cela que feriez-vous?
Et il attendait la réponse, le regard anxieux. L'abbesse, de son ton le plus tranquille, lui répondit :
— Mon père, il resterait le Seigneur qui me tirerait d'affaire. Dom Guéranger sourit.
— Oh! que vous me faites de bien! s'écria-t-il. La glace était rompue.
— Mais ne croyez- vous pas, mon père, poursuivit Mme l'abbesse, que je pourrais vous aider un peu pour toutes vos affaires d'argent qui