HEUREUSE INTERVENTION
vous fatiguent inutilement? Moi, ce n'est personne ; seulement, je serais quelque chose comme votre plume, comme un agenda qui parlerait.
— C'est bien difficile, mon enfant.
Et après un silence :
— Nous pourrions peut-être essayer
— Voulez- vous, mon père, tout de suite?
Et on essaya. La liste était longue; l'abbé d'ailleurs n'avait pas en main tous les renseignements. Les jours suivants, lorsqu'on avait un instant de liberté, d'un côté de la grille l'abbé dictait, de l'autre l'abbesse écrivait : l'effort de tous deux faisait entrer une part d'ordre et de lumière dans une gestion où se trouvaient amassées pêle-mêle toutes les charges créées par de longues années d'expédients et d'emprunts, quelquefois de créations folles et d'imprévoyances.
Au moins grâce à cette aide, un peu de sécurité revint dans la vie de dom Guéranger. De leur côté, des fils de Solesmes qui, sans connaître toute l'étendue de cette détresse, en avaient le pressentiment, se dévouaient à la même œuvre filial e : l'abbé de Ligugé, le R. P. dom Alphonse Guépin, le R. P. dom Flavien Massiou furent de ceux qui s'employèrent avec une persévérante habileté à défendre la maison mère contre le désastre et le scandale d'une faillite. L'œuvre était délicate de préparer la cession de l'abbaye, de transmettre la propriété des œuvres de l'abbé, en un mot de dépecer une succession qui n'était pas ouverte encore. Heureusement la confiance que dom Guéranger témoignait à ]\lme l'abbesse simplifiait toutes les négociations. Le cap des tempêtes était doublé : emprunts contractés, dettes anciennes, arriérés d'intérêts, tout fut établi. Alors même que nulle solde n'était faite encore, on savait du moins le passif qu'il fallait amortir.
Au milieu de ce travail auquel il se prêtait maintenant, au milieu des efforts tentés à l'extérieur pour faire mieux valoir ses écrits, ce à quoi il n'avait jamais songé, l'abbé de Solesmes s'étonnait que ses œuvres pussent rapporter quelque chose et il les jugeait avec plus de sévérité que le public.
Je ne m'abuse guère sur mes ouvrages, disait-il, je n'ai jamais eu la joie de les finir à mon gré, tant j'étais forcé d'écrire pour le moment présent et le besoin d'une cause urgente. H en a été ainsi pour la Monarchie pontificale. J'ai été obligé d'en faire une actualité : si j'avais le loisir, je la délesterais de toute la partie polémique pour en faire une œuvre qui eût titre à demeurer. Mais que voulez-vous? H fallait alors courir au plus pressé et défendre notre mère la sainte Eglise.
Très étranger à toute vanité d'auteur et à tout souci d'une réputation littéraire, il semblait même déprécier jusqu'à son œuvre d'abbé et de fondateur.
Je me suis efforcé de donner aux miens la doctrine monastique la plus exacte, disait-il; mais je ne me fais pas d'illusion. Les hommes m'ont un peu manqué, les ressources aussi. Je ne m'étonnerai jamais que d'autres fassent mieux. Solesmes est moins un modèle qu'une ébauche. Tous les traits y sont; mais c'est plus indiqué que terminé.
Ses souffrances s'accrurent vers la mi-septembre. H craignit un instant de devoir renoncer à la célébration de la messe. Mais la main de Dieu le releva; octobre fut meilleur sans lui permettre pourtant de répondre ni à son ami l' ex-ministre de l'Empire, M. Louvet, ni au désir que lui témoigna l'évêque d'Angers de le recevoir à la fête de la Sainte- Croix de Baugé. Pour le consoler de sa réclusion, Dieu lui montrait avant l'éternité les prémices de cette abondante floraison monastique qui devait, sous la main de son successeur, préparer les accroissements de sa congrégation : même une disposition affectueuse de la Providence amena à ses pieds, pour y recevoir sa bénédiction, celui qui devait quinze ans plus tard recueillir son titre et succéder à son successeur. A son tour le P. Laurent Shepherd avait fait cette année le pèlerinage de Rome; il en revenait, passant par Solesmes et rapportant à dom Guéranger les questions inquiètes du cardinal Pitra, « Nous ne parvenons pas ici, disait le cardinal, à nous tranquilliser sur votre chère santé. A peine venues les nouvelles qui devraient nous rassurer, surviennent d'autres bruits plus alarmants (1). »
Le mieux se maintenait pourtant : la respiration était plus à l'aise; le corps lui-même semblait allégé depuis que les soucis d'argent étaient partagés. Il célébra avec une joie singulière sa dernière fête de sainte Cécile; le P. Laurent y assista. Dom Guéranger crut néanmoins plus prudent de ne donner pas les exercices de la retraite à sa communauté, comme il avait accoutumé de faire souvent. Toutefois, s'il céda la parole au chanoine Janvier, il ne laissa pas, le soir à la conférence où il ne réunissait durant la retraite que les seuls profès, d'appeler l'attention de ses religieux sur les détails de l'observance et de faire ainsi l'examen de conscience de sa communauté. Il inclina ses religieux à la joie surnaturelle qu'il regardait avec le P. Faber comme la condition de la sainteté monastique, comme l'indice assuré de la persévérance et de la fidélité. Au commencement de décembre, il ressentit le bénéfice accoutumé de l'hiver qui lui apportait un surcroît de forces; et l' amélioration fut telle que le projet d'un voyage à Marseille naquit dans son esprit.
Moins heureux que le monastère de Ligugé qui vivait calme et prospère sous la houlette de son abbé, dom Bastide, le prieuré de Sainte- Madeleine fondé depuis dix ans n'était point adulte encore. Son développement semblait entravé, sa vie toujours précaire. Un mal inconnu,
(1) Lettre du 2 novembre 1874.