VOYAGE A MARSEILLE
vague, une sorte de faiblesse congénitale le condamnait à une vie difficile et chétive. Est-ce donc que les religieux manquaient de dévouement et de vertu? Nullement, et cette vertu fut parfois portée jusqu'à l'héroïsme. Est-ce que les hommes faisaient défaut? Mais l'abbé de Solesmes, désireux de voir le prieuré sortir de ses langes, avait donné largement et ajoutait chaque année au personnel monastique. Les ressources matérielles étaient-elles insuffisantes? Mais, à défaut de largesses princière , un dévouement généreux et assidu mettait le prieuré au-dessus du besoin. Peut-être l'exiguïté première de la maison aménagée en monastère avait-elle été à l'origine une dure épreuve; mais durant ces dernières années, des acquisitions sagement conduites avaient donné de l'air, de la lumière et de l'espace. Est-ce donc, comme dom Guéranger l'avait pensé souvent, que la création d'un prieuré au centre d'une ville populeuse rencontrerait de grands obstacles dans les œuvres actives auxquelles les moines seraient fatalement entraînés, dans la diminution de cette atmosphère de retraite, de solitude et de silence qui est la condition normale d'une maison bénédictine, dans la nécessité quotidienne de ne pouvoir sortir du monastère sans rencontrer au seuil même tous les bruits du siècle, tous les spectacles et toutes les foules?
Lorsque saint Benoît, dans la plénitude de son expérience, de sa sagesse et de sa sainteté, avait tracé les lignes d'une maison monastique, non content de rappeler que l'atelier où le moine doit s'appliquer diligemment à l'exercice des bonnes œuvres, c'est le cloître du monastère et la stabilité dans la communauté, il avait voulu que la demeure des moines fût établie de manière qu'on y trouvât toutes les choses nécessaires, de l'eau, un moulin, un jardin, une boulangerie, des officines pour les divers métiers; et si le progrès général des industries et des mœurs, si des différences de recrutements dans les monastères ont pu faire considérer comme surannées certaines dispositions du saint patriarche, leur disparition laisse subsister toujours le principe qui les a motivées : « Qu'il n'y ait, dit saint Benoît, pour les moines aucune nécessité de sortir du monastère : cela n'est aucunement expédient pour leurs âmes. » H n'est pas impossible que la lenteur des développements d'une maison bénédictine tienne à la méconnaissance d'un principe essentiel de la vie monastique. Quoi qu'il en soit, à ce détriment premier un second vint se surajouter : trois fois au cours de dix ans la maison naissante changea de supérieur. Or un monastère s'accommode mal de la discontinuité; ni les œuvres ni les âmes ne prennent leur parti des secousses périodiques qui leur sont imprimées par le déplacement du chef qui doit leur donner la vie et le mouvement.
Dans quelle mesure ces causes diverses se combinèrent-elles pour déconcerter le développement du jeune prieuré, il serait difficile, il serait superflu surtout de le rechercher, aujourd'hui que le monastère de
Sainte-Madeleine a été comme tant d'autres déraciné et porté au delà de la frontière. Aujourd'hui une direction plus sûre et plus sage l'a fait échapper enfin aux difficultés de ses commencements; mais les problèmes qui ont maintenant reçu leur solution formaient en 1874 une question douloureuse pour l'abbé de Solesmes, alors que l'unité conventuelle ne parvenait pas à se former, que les âmes et les corps souffraient également d'une situation sans issue et que les santés elles-mêmes se trouvaient cruellement éprouvées. Les petites difficultés qui naissaient chaque jour devenaient plus aiguës par leur fréquente répétition, par l'état maladif de la communauté; de plus, exposées parfois dans des termes inexacts ou passionnés, elles s'envenimaient par la lenteur forcée des solutions lointaines. La question s'en allait de Marseille à Solesmes, la réponse venait de Solesmes à Marseille; mais dans l'intervalle l'affaire avait changé de face, le tour des esprits s'était modifié, le cas de conscience n'était plus le même : bref, tout était à recommencer. Cette situation troublée s'augmentait d'une fièvre d'activité extérieure qui compliquait encore une vie déjà surchargée par ses devoirs ordinaires. Dom Guéranger n'espérait pas pouvoir, de si loin, débrouiller un tel écheveau; aussi, après avoir célébré pour la dernière fois la fête de l'Immaculée Conception, conçut-il l'audacieux projet de se rendre à Marseille.
L'hiver, nous le savons, lui apportait assez régulièrement un regain de santé; et pourtant, affaibli comme il l'était par les infirmités de l'âge, il ne dissimulait pas que ses forces pouvaient le trahir en chemin. Néanmoins sa résolution était prise; il n'en livra pas le secret à sa communauté, craignant de l'effrayer, feignit de ne vouloir aller qu'à Paris, et prit avec lui le compagnon ordinaire de ses voyages, décidé, si le trajet de Solesmes à Paris était fourni sans encombre, de pousser jusqu'à Marseille. Dieu bénit cette généreuse résolution; ce qu'elle avait de téméraire était aux yeux de l'abbé de Solesmes amplement justifié parle bénéfice qu'il en espérait. Tout alla bien de Sablé à Paris; on mit le cap sur Marseille. De Valence deux dépêches furent adressées, à Marseille pour prévenu-, à Solesmes pour avertir : l'audacieuse équipée avait réussi. Dom Guéranger arriva à Marseille le 16 décembre à quatre heures du soir, juste à temps pour mêler ses paternelles recommandations à l'homélie du Missus est, que l'abbé doit à ses religieux, d'après la tradition monastique, au mercredi des Quatre-Temps de l'Avent. La fête de Noël inspirait sa piété; elle était pour lui le signal liturgique d'une vie nouvelle et d'un généreux recommencement. Nul n'excellait comme lui à tirer du trésor de son cœur, à l'occasion des fêtes, les enseignements anciens et nouveaux. Non sans grande fatigue, il bénit la maison que d'industrieux agrandissements avaient transformée, accueillit chacun des moines, adoucit, calma, encouragea, prit les dispositions qui dans