LES DERNIERS JOURS
sa pensée devaient assurer le bon gouvernement du prieuré. Chacun fut ranimé par sa parole et par son accent.
Les entretiens de ces derniers jours furent abrégés par le désir qu'éprouvait l'abbé de Solesmes de célébrer la fête de Noël en son abbaye. Il donna une conférence d'adieu le 21 décembre au soir, le départ ayant été fixé au mardi 22. Après qu'il eut appelé de ses vœux la prospérité du prieuré de Sainte-Madeleine et ajouté les recommandations dernières que son cœur et son expérience lui inspiraient, la bénédiction de la maison monastique lui rappela les prières de la dédicace et la reconnaissance que l'Eglise témoigne à Dieu de réunir sains et saufs ses enfants dans le lieu saint : Deus qui nobis per singulos annos hujus sandi templi tui consecrationis reparas diem et sacris mysteriis reprœsentas incolumes. L'accent de sa voix se teignit d'un peu d'émotion; il ne voulut pas s'abandonner et termina brusquement. Une dernière fois il bénit ses enfants qu'il ne devait plus revoir et reprit le chemin de Solesmes où il arriva l'avant- veille de Noël à quatre heures du soir.
Le lendemain, il chanta les matines qui commencent à dix heures et précèdent la messe de minuit; mais il avait trop présumé de ses forces : après que le sous-diacre eut chanté l'épître, il avertit le cérémoniaire qu'il lui était impossible d'aller plus loin. On dut le conduire à sa chambre : la messe de minuit se poursuivit sans lui; il ne put dire la messe le jour de saint Etienne.
N'y avait-il pas un présage que la vie de l'abbé de Solesmes touchait à sa fin dans ce fait que des questions financières épineuses et pendantes depuis longtemps venaient de trouver enfin une issue heureuse? Pourquoi à cette heure-là même la pauvreté diminuait-elle son étreinte? Ou bien Dieu voulait-il récompenser par un sourire la confiance héroïque de son serviteur? H reprenait -des forces et songeait aux œuvres commencées. Le Seigneur lui accorderait-il de les mener à leur terme? Du moins, il se remettait au travail, comme s'il n'avait pas dû mourir. « J'ai une faim immense de vous voir, écrivait-il à l'évêque de Poitiers le 21 janvier 1875, et ce sera enfin pour cette année. La marche est difficile, mais la santé générale est infiniment meilleure. Je puis travailler maintenant sans peine. »
Afin de lui épargner la fatigue de remonter souvent un étage et d'en descendre, ses fils le déterminèrent à occuper une salle de l'abbatiale, la première, où il avait accès de plain-pied. H en éprouva grand soulagement et en fut lui-même émerveillé. L'abbé de Ligugé, dom Bastide, avait passé trois semaines près de lui, jouissant largement de ses entretiens. « Jamais, dit-il, l'intelligence de notre père abbé ne m'avait paru plus haute, jamais je n'avais autant ressenti sa paternelle tendresse, ni n'en avais plus complètement joui. » Une œuvre maîtresse vint réjouir ses derriers jours : il reçut le livre de M. l'abbé Gay sur la vie et les vertus chrétiennes et en félicita vivement l'auteur.
Pourtant sa marche devenait de jour en jour plus chancelante sans qu'il cessât pour cela de donner la conférence du soir. Le 26 janvier, après les premières vêpres de saint Julien, l'apôtre de l'église du Mans, elle eut pour objet l'office du saint, l'évangélisation d'une partie de la Gaule dès les temps apostoliques et l'appui que la science de dom Piolin avait donné à cette question. C'était en ce même jour de saint Julien qu'en 1828 dom Guéranger, alors chanoine de l'église du Mans, avait sous la permission de son évêque commencé à user du bréviaire romain. Le deuil récent encore qui avait affligé le diocèse appela sur les lèvres de l'abbé le nom de Mgr Fillion, le nom aussi de son successeur, Mgr d'Outremont, pour qui il sollicita les prières de ses fils. Le lendemain, 27 janvier, malgré le frisson de la fièvre qui l'avait saisi déjà, il voulut quand même accomplir sa tâche accoutumée. Depuis un an, il donnait une leçon de catéchisme à la fille aînée de M. Ernest Landeau, Madeleine, qui se préparait à sa première communion. De concert on avait pour cette leçon hebdomadaire choisi le mercredi. Vers une heure de l'après-midi Madeleine vint au parloir avec sa mère. Le père abbé fatigué et malade dissimulait mal le tremblement que lui causait la fièvre. La leçon finie, la mère et l'enfant furent congédiées. Un instant après pourtant, il revint sur ses pas, appela Mme Landeau et lui dit : « Ma fille, dites à ma petite Bénédicte que, quand l'heure sera venue, je ferai pour elle tout ce que j'ai fait pour sa sœur. » La seconde fille de M. Ernest Landeau s'appelait Louise-Bénédicte; mais dom Guéranger préférait le dernier nom. Cette assurance donnée, il s'éloigna. Le même jour, il écrivit à Mlle Paule de Rougé à la Vaille et lui promit sa visite pour le dimanche suivant : ce fut la dernière lettre qu'écrivit sa main.
La fatigue et l'accablement, dans le cours de l'après-midi, devinrent tels qu'il se jeta tout habillé sur son lit, non sans avoir prescrit à son camérier de l'avertir lorsque serait venue l'heure de la conférence à Sainte-Cécile. Le moment arrivé, le frère convers l'avertit. Un de ses fils s'efforça en vain de le dissuader d'un travail qui dépassait visiblement ses forces. « Non, dit-il, comme après avoir délibéré un instant, je veux y aller; il le faut. Pauvres enfants! c'est peut-être la dernière fois qu'elles me verront. » H se leva, monta avec une peine extrême dans la modeste voiture qui l'aidait au trajet de Saint-Pierre à Sainte-Cécile. La petite communauté était réunie déjà. Il devait ce jour-là expliquer les collectes du missel; mais les collectes ne l'inspirèrent plus, les réponses furent sans entrain, les explications d'une extrême brièveté; toute conversation lui était visiblement pénible. La petite voiture qui l'avait amené le ramena à Saint-Pierre. Ses moines vinrent à lui comme de coutume; il s'entretint avec dom Paquelin de la publication des œuvres de sainte Gertrude et de sainte Mechtilde dont le manuscrit avait été récemment livré à l'imprimeur.
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Le lendemain 28 an matin, il reçut quelques visites encore; mais la prostration devint telle que ses fils le déterminèrent sans trop de peine à se coucher. La fièvre augmenta, le malade parut s'assoupir; le médecin appelé à la hâte ne laissa aucun espoir. Tout le ravage produit par la souffrance des dernières années sembla se révéler soudain, tant son pauvre corps parut en un instant amaigri, ruiné, presque mourant. Il répondait doucement aux questions qui lui étaient adressées. Un de ses fils lui demanda s'il souffrait : « Non, fit-il en souriant, je ne souffre pas. » Parfois la torpeur faisait place à une sorte de délire très doux, coupé par des versets de psaumes et des formules liturgiques inachevées. La nuit se passa sans incident. Le lendemain 29 était le jour de saint François de Sales. Dès six heures et demie du matin, le R. P. prieur, dom Couturier, craignant que le sommeil où demeurait plongé le malade ne fût l'agonie commencée, lui donna l'extrême-onction. Lorsque commencèrent les prières des agonisants, dom Guéranger parut se réveiller, remua les lèvres, et la prière de la communauté réunie autour de lui s'arrêta avant le Proficiscere, anima cliristiana. H demanda qu'on récitât près de lui le psaume cent deuxième, Benedic anima mea Domino, en suivit toutes les parties, souriant aux plus belles expressions du cantique sacré. La récitation terminée, la communauté se retira; le père prieur entendit la confession de son abbé. Lorsqu'elle fut achevée, dom Couturier, sur qui reposait maintenant le fardeau du gouvernement, lui demanda :
— Mon père, n'avez-vous nulle recommandation à me faire? Le malade se recueillit et répondit :
— Non, aucune.
Sur un signe du père prieur, la communauté rentra et on récita le Te Deum. Malgré l'angoisse qui étreignait les cœurs, tout s'accomplissait dans la gravité recueillie et douce d'une cérémonie liturgique dont tous les détails sont familiers et prévus. La prière ne se taisait pas; les deux églises monastiques avaient obtenu d'exposer le saint Sacrement, et au loin les monastères, les parents, l'évêque de Poitiers furent avisés. L'accès de la chambre du père abbé demeurait ouvert à tous, moines et amis, clercs et serviteurs. Parfois il ouvrait les yeux, apercevait un visage aimé; saluait d'un regard et d'un sourire, puis rentrait dans la paix de son sommeil. Dans l'après-midi de cette longue journée, M. Edouard Guéranger son frère arriva du Mans. L'abbé de Solesmes ne le reconnut pas d'abord; mais la lucidité revint ensuite, il le reconnut et lui parla.
Deux de ses fils veillèrent la nuit suivante auprès de lui. La torpeur s'appesantissait; le silence était entrecoupé d'invocations et de prières; on pouvait parfois recueillir les lambeaux de l'entretien qui se poursuivait avec Dieu : In spiritu humilitatis et in animo contrito suscipiamur a te Domine... Secundum multitudinem miserationum tuarum Domine... On entendit aussi : Intra in gaudium Domini tui. Les formules liturgiques
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venaient se poser d'elles-mêmes sur ces lèvres qui les avaient tant aimées, tant de fois redites.
Le samedi 30 janvier se leva. C'est le jour d'une sainte abbesse des premiers temps bénédictins, sainte Aldegonde; Solesmes célébrait la fête de saint Agathon, moine et pape. Les leçons du troisième nocturne avaient été empruntées par le père abbé à la lettre de saint Agathon au septième concile général; elles contiennent un éclatant témoignage à la doctrine de l'infaillibilité pontificale. Avant que commençât l'office, vers trois heures du matin, le père prieur entra. Dom Guéranger l'appela près de son lit et, comme s'il eût ressenti le bénéfice des prières qui montaient vers Dieu pour lui, il lui dit doucement : « Mes filles prient pour moi. » Une veille de prières avait été en effet organisée à Sainte- Cécile. On récita le Miserere : la voix du prieur et celle de l'abbé s'unirent ensuite pour dire ensemble Y Ave Maria. L'abbé de Ligugé arriva à huit heures du matin. Quelques jours à peine s'étaient écoulés depuis son départ de Solesmes. Dom Guéranger le reconnut, sourit et fit cette réflexion : « H n'y a pas longtemps qu'il était ici : vous l'avez donc fait venir? C'est bien aimable! » Puis l'assoupissement le reprit, plus profond; une lueur de connaissance salua encore le télégramme envoyé par le cardinal Pitra, lorsqu'il fut lu à haute voix : « Bénédiction apostolique accordée avec empressement »; et l'agonie commença. Elle fut douce, paisible, soutenue par la prière de ses enfants groupés autour de lui et ne contenant plus leurs larmes. Les chers yeux limpides, et que n'oublieront jamais ceux qui en ont vu le regard, s'ouvraient encore parfois, de loin en loin; ils s'arrêtaient calmes et affectueux sur les visages qui l'entouraient : « Oh! les bons petits enfants! » disait-il.
Lorsque vinrent les derniers moments, les moines lui donnèrent le baiser d'adieu. Au nom des présents, au nom des absents, l'abbé de Ligugé lui demanda de pardonner encore toutes les fautes commises contre la règle et contre sa personne; il le conjura de veiller sur les siens, lorsqu'il serait près de Dieu. On finissait les vêpres à l'église de Sainte-Cécile. Les moniales chantaient : Serve lone et fidelis, intra in gaudium Domini tui. Vers trois heures et demie de l'après-midi, la tête se souleva doucement puis retomba sur l'épaule droite; avec un soupir dom Guéranger rendait son âme à Dieu le samedi 30 janvier 1875. Une bénédiction de calme et de paix sembla envelopper l'abbaye orpheline, pendant que la cloche du monastère annonçait aux environs le deuil de la famille religieuse.
Le public fut averti par une lettre ainsi conçue :