HOMMAGES ET REGRETS
Le très révérend père dom Léon Bastide, abbé de Ligugé;
Le révérend père prieur dom Charles Couturier et les moines de l'abbaye de Solesmes;
Le prieur et les moines de l'abbaye de Ligugé;
Le prieur et les moines de Sainte-Madeleine de Marseille;
Madame l'abbesse et les moniales de Sainte-Cécile de Solesmes recommandent à vos pieux suffrages l'âme du révérendissime père
Dom Prosper-Louis-Pascal GUÉRANGER abbé de Solesmes,
Supérieur général des bénédictins de la congrégation de France,
Consulteur des sacrées congrégations romaines des Rites et de l'Index,
Chanoine d'honneur des églises cathédrales du Mans, de Nantes
et de Saint-Denys de la Réunion,
décédé en son abbaye de Solesmes, le 30 janvier 1875, muni des sacrements de notre mère la sainte Eglise, dans la soixante-dixième année de son âge, la quarante-huitième de son sacerdoce, la trente-huitième de sa profession monastique et de son gouvernement abbatial.
Requiescat in pace !
Les funérailles auront heu le jeudi 4 février, à 9 heures du matin.
Solesmes put voir alors quelle place tenait dans le monde catholique la vie qui venait de s'éteindre. La modestie même et le silence dont elle s'était volontairement enveloppée faisaient ressortir davantage l'émotion chrétienne qui donna à cette mort le caractère d'un triomphe. Si les religieux avaient pu se distraire de leur douleur, ils eussent été tentés de concevoir une sorte de joie filiale à la vue des hommages et des regrets qui vinrent saluer sur sa couche funèbre celui qui avait porté si haut le nom de Solesmes. Toute la presse n'eut qu'une voix; car c'était encore un éloge, lorsque les journaux irréligieux reconnaissaient les coups portés à l'erreur par ce glorieux athlète qui se reposait maintenant de quarante ans de combats et d'épreuves soutenus pour l'Eglise du Christ. Le cardinal Pitra, que le voyage de Marseille accompli en décembre avait rassuré et qui espérait pour l'abbé de Solesmes plusieurs années de vie encore, fut cruellement déçu, et sa douleur s'augmenta de l'absence. H trouva pourtant dans son cœur meurtri des paroles de consolation et d'encouragement :
Si l'Eglise perd le théologien qui la comprenait le mieux, disait-il, la pauvre France le moine qui lui a rendu le plus grand service en lui rendant la prière romaine, la congrégation et tout l'ordre un si digne fils de Saint-Benoît; nous qui avons vécu, prié, médité avec lui, nous regretterons surtout l'apôtre de
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Tordre surnaturel, riionime de foi qui avait si merveilleusement le sens et l'acoenl dos choses divines (1).
Après le cardinal Antonelli et le cardinal Donnet, après tous les évêques de la province de Tours, ce fut presque tout l'épiscopat de France qui adressa à l'abbé de Solesmes un adieu de reconnaissance et de vénération. Nous ne pouvons que choisir, parmi ces témoignages dune touchante unanimité, ceux qui nous semblent avoir mieux exprimé la pensée commune.
Ma très révérende mère, écrivait Mgr Mermillod à Mme l'abbesse de Sainte- Cécile, l'évêque exilé qui, il y a une année, allait vous visiter sous les auspices de votre père et de votre fondateur, ne peut garder dans le secret de son cœur sa vive et profonde tristesse. J'ai besoin de vous dire mes respectueuses sympathies : je prie, je pleure avec vous, avec vos filles, avec toute l'Eglise; car la mort du révérendissime père abbé est un deuil universel.
Mgr de Dreux- Brézé, évêque de Moulins, se rencontrait avec l'évêque de Genève dans l'expression de cette même pensée que la mort de dom Guéranger atteignait non pas seulement sa famille religieuse mais avec elle l'Eglise entière (2).
L'Italie monastique, l'Allemagne monastique, l'Angleterre monastique s'associèrent à la douleur de Solesmes par la voix des abbés du Mont-Cassin, de Saint-Paul de Rome, de Saint-Martin de Beuron, de dom Bénédict Sauter, de dom Hildebrand de Hemptinne, de dom Laurent Shepherd, du révérendissime président dom Burchall, de l'abbesse de Stanbrook. Clergé régulier, clergé séculier, chapitres cathédraux, abbayes de moniales s'unirent dans un même concert de regret et de sympathie. Toutes les âmes chrétiennes, — et elles étaient presque sans nombre, — dont l'abbé de Solesmes avait été le conseil, la force et l'appui dirent leur souffrance. Louis Veuillot écrivait :
Ce coup m'accable et me fait plus cruellement sentir les misères de ma situation présente. Depuis plus de quatre mois, je suis dans une totale impuissance de remuer, d'écrire et presque de penser. Si j'avais été fibre, je serais arrivé à Solesmes dès que j'ai eu la cruelle nouvelle. Je me sens orphelin comme vous et bien d'autres sont orphelins comme nous. Notre père devait toujours laisser un grand vide; de tels hommes emportent avec eux une partie de la vie publique. En ce moment, il nous laisse dans la nuit. Je vois l'étendue de la perte et j'ai peur. Ma pensée s'éteint. Je crois bien que Dieu nous secourra, mais lui seul le peut. De toute mon âme, je prie pour Solesmes (3).
(1) Lettre du 31 janvier 1875.
(2) Lettre du 9 février 1875.
(3) Lettre du 4 février 1875.