‹ Par un moine bénédictin--Chapitre 171 sur 187 · LES FUNÉRAILLES · texte numérisé non relu

LES FUNÉRAILLES

H y avait eu de trop affectueuses relations pour que le comte de Falloux ne se souvînt pas.

J'aurais tenu à honneur, disait-il, de rendre les derniers devoirs à dom Guéranger, si le misérable état de ma santé me l'avait permis. Je ne veux pas du moins vous laisser douter de mon profond regret et je vous serai très reconnaissant si vous avez la bonté de vous en faire l'interprète auprès de toute l'abbaye de Solesmes. Dom Guéranger avait, entre autres précieuses qualités, celle de défendre ses propres idées ou de combattre celles d'autrui sans s'aliéner ses amis. J'en ai fait plus d'une fois l'expérience personnelle et c'était un des titres à mon très fidèle et très respectueux attachement (1).

L'abbaye bénédictine ne devra jamais oublier la part que prirent à son deuil les municipalités de Solesmes, pays d'adoption de dom Guéranger, et de Sablé, sa ville natale. Le monde officiel voulut honorer, en la personne de l'abbé défunt, une des gloires les plus pures de la province et du pays tout entier. M. le marquis de Talhouët, député, était retenu à Paris par les travaux de l'Assemblée; mais le préfet de la Sarthe annonça au maire de Solesmes son dessein d'assister aux funérailles, en le priant d'offrir au révérend père prieur et aux religieux sa profonde sympathie.

Le corps de l'abbé de Solesmes fut embaumé avec un soin pieux par les mains du docteur Rondelou qu'aidait M. Edouard Guéranger, puis revêtu des ornements pontificaux de couleur violette et porté sur un lit de parade. Il avait l'anneau pastoral au doigt, la mitre sur la tête, la crosse abbatiale reposait près de lui; le calme et la paix de l'éternité rayonnaient sur son front. Du samedi 30 janvier jusqu'au jeudi 4 février, la prière et le psalmodie ne cessèrent pas de retentir auprès de lui; il présidait réellement encore à toute la vie de cette abbaye dont il avait été l'âme.

De vive voix et par écrit, il avait témoigné le désir qu'avant la sépulture son corps fût porté à l'église de Sainte-Cécile et que les moniales chantassent une absoute. Il fut obéi et au delà. Le mercredi 3 février, il fut transporté d'abord dans le transept de son église de Saint-Pierre et placé dans la chapelle de gauche, dite chapelle de Notre-Daine-la-Belle. Là, durant quelques heures, il reposa au milieu des apôtres et des docteurs, à peu de distance du tombeau de Notre- Dame, au centre de ce glorieux poème que son enfance naïve s'était plu autrefois à contempler. On voulut donner ainsi satisfaction au peuple des environs, écarté par la clôture monastique et pourtant désireux de vénérer la dépouille sainte et de voir une fois encore la beauté douce de ces traits que la mort avait respectée.

Puis vers quatre heures du soir, au son des cloches des deux abbayes,

(1) Lettre, du 4 février 1875.

sous une pluie battante, une procession s'organisa d'elle-même. Au chant répété de Y In paradisum, le père abbé accomplit une fois encore sur les épaules de ses fils le trajet de Saint-Pierre à Sainte-Cécile qu'il avait tant de fois fourni depuis près de cinq ans. La foule suivait, recueillie, émue d'une même douleur, unie dans une même prière. Le corps fut déposé dans le sanctuaire, près des marches de l'autel, le visage tourné vers la nef. Les vêpres des morts commencèrent, chantées à deux chœurs, comme pour charmer le sommeil d'un père aimé. Lorsque les chants eurent cessé, le cercueil fut approché de la grille qui ferme le chœur des moniales, là même où l'abbé se tenait lorsqu'il leur donnait la sainte communion. Les religieux se retirèrent. Les restes du père abbé demeurèrent sous la garde des moniales jusqu'au lendemain. Elles dirent devant lui compiles, puis matines, et la nuit tout entière se passa en prière. Tel était le charme singulier qui émanait de ces restes bénis! Des ouvriers en oublièrent le repos, veillèrent jusqu'au matin et, comme si la fatigue de la veille s'était évanouie au cours de leur prière, retournèrent dès l'aube à leur travail. Le 4 février avait commencé. Les religieux revinrent et les deux familles de dom Guéranger chantèrent ensemble les matines et les laudes des morts. Les chants se turent à neuf heures et quart. Annoncées pour neuf heures, les funérailles furent différées d'une heure, afin de laisser à Mgr d'Outremont le loisir de venir du Mans pour faire la levée du corps et présider la cérémonie. A dix heures le cortège funèbre quitta l'église de Sainte-Cécile.

En l'absence de Louis Veuillot, c'est à la plume et au cœur de M. Auguste Roussel que revint l'honneur de décrire ces funérailles. On ne saurait rien ajouter à l'exactitude de son récit : il a bien reconnu que la mort de dom Guéranger avait été le deuil de toute la région.

Je ne saurais assez le redire, écrivait-il à VUnivers, on n'imagine pas, on n'imaginait pas surtout, parmi ceux qui pensaient le mieux connaître, à quel point dom Guéranger était entré dans l'âme du peuple. On aurait pu croire que sa mort serait plutôt un deuil pour les élus de l'intelligence; or ce sont surtout les pauvres, les humbles, les ignorants qui ne savent rien de lui que ses œuvres de charité, ce sont ceux-là qui forment aujourd'hui la grosse majorité de la foule dont le flot toujours grossissant se déroule, ininterrompu, de Sablé à Solesmes, durant l'espace de plus d'une lieue. La levée du corps faite à Sainte- Cécile, on retourne à l'abbaye de Saint-Pierre; mais la foule échelonnée surîles côtés de la route est devenue beaucoup plus considérable, et c'est à grand'peine qu'on arrive à se frayer un passage. De tout ce monde,' l'égliseTabbatiale,roù pourtant l'on s'entasse, peut à peine contenir un tiers. Mais les heureux ne triomphent pas plus que les autres ne murmurent. Le respect et l'affection du mort contiennent chacun dans un même sentiment; et, silencieuse partout, la douleur fait néanmoins parler de même tous les cœurs partout (1).

(1) L'Univers, 6 février 1875.

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