‹ Par un moine bénédictin--Chapitre 172 sur 187 · LES FUNÉRAILLES · texte numérisé non relu

LES FUNÉRAILLES

A la fin de la cérémonie, an moment de l'absoute, Mgr d'Outremont parut à l'entrée du chœur et donna une expression éloquente à la douleur publique. Vox in Rama audita est : Racket plorans fiîios suos. Rachel en larmes, c'était l'Eglise, l'Eglise si aimée de dom Guéranger, si glorifiée par lui, et qui, après avoir plusieurs fois cueilli sur les lèvres de l'abbé de Solesmes la formule même de ses enseignements, lui rendait dans la mort quelque chose de l'honneur qu'elle avait reçu de lui. L'émotion du nouvel évêque du Mans, qui ne fut jamais mieux inspiré que ce jour-là, arracha des larmes à son vaste auditoire. Même après les cinq absoutes la foule ne consentit pas sur l'heure à s'éloigner du corps vénéré; malgré l'heure avancée déjà, la piété des fidèles s'attarda à faire toucher des chapelets et des médailles aux habits et aux mains du prélat défunt et à s'emparer comme d'un souvenir des fleurs semées autour de sa couche funèbre.

L'abbé de Solesmes avait dit autrefois à son prieur : « Si quelques paroles devaient être prononcées sur ma tombe, adressez-vous à l'évêque de Poitiers; nul ne me connaît mieux que lui. H vous dira la vérité. » L'évêque, pressenti, avait accepté : au milieu même de ce jour de deuil, il y eut comme un frémissement de joie dans les cœurs, lorsque le père prieur annonça que Mgr Pie prononcerait l'éloge funèbre de son ami au service du trentième jour, le 4 mars suivant.

Le dîner réunit ensuite évêques, prélats et autorités diverses dans l'étroit réfectoire des moines. Mgr de Nantes voulut rappeler que quatre ans auparavant c'était sous la direction de dom Guéranger qu'il s'était préparé à recevoir la consécration épiscopale. « J'ai recueilli, ajoutaitil, de son autorité et de son amitié, des conseils dont la pratique suffirait pour faire de grands évêques. » Au moment où le corps du père abbé allait être scellé dans sa tombe, l'évêque souhaitait à sa famille d'être la gardienne non pas seulement de ses restes mortels, mais de sa doctrine et de son esprit; ainsi la grande voix qui avait si longtemps enseigné dans l'Eglise ne s'éteindrait pas tout entière.

A ces éloges s'en joignaient d'autres qui mêlaient une sainte fierté aux larmes des moines et des moniales. Lorsque le cardinal Pitra avait porté au souverain pontife la nouvelle de la mort de dom Guéranger, Pie IX avait pâli subitement, gardé un instant le silence et prononcé ces simples mots : « J'ai perdu un ami dévoué, et l'Eglise un grand serviteur. » Avant même de venir prononcer sur la tombe de son ami l'éloge funèbre où il devança le jugement de l'Eglise et celui de la postérité, l'évêque de Poitiers écrivait à M. Ernest Landeau :

Si cette perte est pour vous un malheur, elle est pour moi un désastre. Le père abbé était ma vraie force. J'étais tranquille lorsque j'avais son approbation : une heure d'entretien avec lui me valait mieux souvent que des volumes

pour former ma conviction et arriver à la formule exacte de la vérité sur la doctrine et sur les événements qu'il éclairait de la lumière de son génie et de sa foi.

Dans cette pieuse acclamation qui s'éleva alors de toute la France, nous ne saurions oublier les pages qui furent consacrées à la mémoire de dom Guéranger dans le journal le Monde (1); elles étaient signées du nom de Léon Gautier. D'autres parurent dans la Liberté sous ce titre : Une abbaye de bénédictins au dix-neuvième siècle. Elles venaient d'une plume que Solesmes avait dès lors appris à connaître et devait bien des fois encore applaudir; l'article parut le 5 février 1875 et était signé Edouard Drumont. Le lendemain, les colonnes de V Univers, qui avaient inséré déjà le récit des funérailles, s'ouvrirent aux souvenirs et à l'affection de Léon Aubineau. Il y eut même des surprises; des amis inconnus parlèrent ces jours-là, qui avaient aimé Solesmes dans le silence.' L'Evénement du 9 février terminait en ces termes un relevé très complet du labeur de l'abbé de Solesmes :

Dom Guéranger n'a point publié d'écrits périodiques, il s'est encore moins distingué dans les brochures à sensation, il n'eut jamais la pensée de se mêler à nos luttes politiques, d'occuper un rang dans nos assemblées plus ou moins révolutionnaires, ou de tonner à grand renfort de citations profanes contre le libertinage contemporain. Aussi nul de nous n'a daigné s'occuper de lui; personne n'a voulu inventorier son bagage, et tous, nous l'avons laissé partir seul, comme un simple moine mendiant, sans le bénir ou le maudire. H est mort en vrai bénédictin et nous continuons à vivre en véritables ignorants... C'est égal, concluait l'écrivain, après avoir dévoré les œuvres légères de Mgr ***, nous devrions bien au moins parcourir V Année liturgique de dom Prosper Guéranger.

Le ton était d'un journaliste. L'accent de Mgr de Ladoue, évêque de Nevers, dans la lettre qui porta à la connaissance de son diocèse la nouvelle de la mort de dom Guéranger, était tout à la fois d'un évêque et d'un ami. Nous en recueillerons quelques mots seulement, tant nous redoutons de fatiguer le lecteur par l'expression d'un éloge continu. Mgr de Nevers, par l'étude sérieuse qu'il avait faite de l'école mennaisienne et de sa dispersion, était préparé mieux que bien d'autres à reconnaître le rôle de dom Guéranger et la croisade poursuivie par lui pour la défense de l'Eglise catholique.

Dieu se réserve, disait l'évêque, au milieu de chaque génération, des hommes de sa droite, comme aussi hélas! des hommes de sa justice. Dom Guéranger fut dans la France du dix-neuvième siècle un homme de la droite de Dieu, ayant

(1) 1-2 février 1875.

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