‹ Par un moine bénédictin--Chapitre 19 sur 187 · INQUIÉTUDES DE MONSEIGNEUR BOUVIER · texte numérisé non relu

INQUIÉTUDES DE MONSEIGNEUR BOUVIER

composés d'au moins six religieux. Restait la suppression de la clause qui soumettait dom Guéranger à la nécessité d'être indéfiniment réélu à la fin de chaque triennat. Cette clause le visait personnellement; il n'avait pas cru digne d'en solliciter lui-même l'annulation; le cardinal Fornari prit sur lui ce soin.

Afin d'assurer autant que le comportent les choses humaines la stabilité de ces décisions et de se ménager auprès du saint-siège un appui bienveillant et éclairé, l'abbé de Solesmes, au cours de l'une des dernières audiences qu'il obtint du pape, lui avait présenté une supplique, demandant que le cardinal Fornari fût reconnu à Rome comme le protecteur de la congrégation bénédictine de France. Le pape l'accueillit avec bienveillance, non pourtant sans objection : « Votre supplique, fit-il remarquer, passe outre aux droits du cardinal Mai. » On sait que le cardinal Mai appartenait tout entier à la bibliothèque Vaticane et à ses publications. « L'Éminence Mai est bien occupée, reprit l'abbé de Solesmes; et il est bien peu probable, alors qu'elle n'a nul souci même des affaires du Mont-Cassin, qu'il lui reste du loisir pour les nôtres. » Le pape sourit et fit expédier la nomination par le cardinal secrétaire d'Etat.

Sur ces entrefaites et avant même son départ de Rome, dom Guéranger put reconnaître à divers indices que certaines hostilités avaient consenti à désarmer. Rien ne réussit comme le succès. Malgré le silence gardé sur la question liturgique au concile de la province, un travail continu avait peu à peu gagné le clergé et le chapitre du Mans à la thèse romaine. Personnellement, Mgr Bouvier regardait le changement avec peu de faveur : à la différence de tant de diocèses en possession de trois, quatre ou cinq liturgies différentes, il n'avait, lui, dans toute l'étendue du territoire soumis à sa juridiction qu'un seul bréviaire et un seul missel et se prévalait de cette unité pour résister à l'entraînement commun. Par ailleurs, les dispositions personnelles du prélat ne le portaient pas à consacrer par son adhésion un mouvement dont l'abbé de Solesmes avait été l'initiateur. Mais ici encore les événements triomphèrent de toutes les répugnances. En homme avisé qu'il était, Mgr Bouvier comprit que l'adoption de la liturgie romaine, en même temps qu'elle le rapprochait de son chapitre avec qui il n'avait plus de relations depuis douze ans, défendrait, contre une condamnation qu'il n'avait pas cessé de redouter, cette théologie demeurée suspecte au saint-siège; des nouvelles de Rome venues après les lettres de dom Guéranger avaient renouvelé ses inquiétudes. Mais Rome ne seraitelle pas deux fois désarmée, et par la docilité qu'il professait à toutes les corrections qui lui seraient signalées, et par l'acte solennel qui restituerait à tout son diocèse la liturgie romaine? Son parti fut pris aussitôt, et il dessina tout son mouvement en écrivant à l'abbé de Solesmes une lettre confiante.

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Dans l'hypothèse d'un changement de liturgie, lui demandait-il, quels seraient les usages de notre vieille église qu'il serait possible de conserver? Si à votre retour vous pouviez me donner sur tout cela des notions bien positives, vous me feriez grand plaisir. Seulement, je souhaiterais que ce fût entre vous et moi, afin que je restasse plus libre de mes actions. Agréez, je vous prie, mon révérend père, mes sincères remerciements et l'assurance de mes sentiments d'estime et d'affection (1).

On le voit, le ton était bien adouci. L'abbé de Solesmes garda le secret demandé et signala à l' évoque qui lui en avait fait la demande les thèses de sa théologie qui déplaisaient à Rome. En même temps, la congrégation des Rites, répondant à une consultation privée, déniait à la liturgie mancelle toute prescription régulière et toute autorité; le diocèse s'ébranlait tout entier; les informations venant de Rome laissaient comprendre qu'une sentence allait être prise contre une théologie suspecte. Quelle était cette théologie? celle de Mgr Bouvier? celle de M. Carrière? On ne le savait pas : les renseignements confidentiels étaient muets sur ce point. Mgr Bouvier prit les devants; il témoigna ouvertement de son intention de ramener son diocèse au romain et en écrivit au saint père (2). Puis dans une autre lettre il plaida auprès de l'autorité pontificale la cause de sa théologie parvenue à sa septième édition. L'Univers du 17 juillet 1852 rendit publique la décision de l'évêque du Mans : sa théologie était sauvée.

Mais lorsque s'accomplit cette pacifique révolution, l'abbé de Solesmes était depuis plusieurs mois déjà rentré dans son monastère. Il avait célébré la messe pontificale à Saint-Paul le 21 mars, fête de saint Benoît, à la grande joie de l'abbé Falcinelli. Le surlendemain, 23, longue audience de congé d'une bienveillance extrême; le 24, après la messe à la confession de Saint-Pierre, après les adieux à M. de Rossi et à Mgr de Mérode, il quittait Rome; le 26, VHeïïespont l'emportait loin de Civita-Vecchia. Il y eut relâche à Livourne, puis à Gênes. UEellespont entra au port de Marseille le 29 mars à dix heures du matin. Quelques jours plus tard, le 4 avril, dom Guéranger retrouvait son monastère et, dans sa petite cellule, au milieu de l'affection de tous ses fils, oubliait ses travaux, ses fatigues et jusqu'aux chances redoutables que la faveur du pape lui avait fait courir.

(1) Lettre du 13 février 1852.

(2) 31 mai 1852. Mgr Bouvier à D. Guéranger, même date.

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