CHAPITRE XIII
FONDATIONS SOLESMIENNES (1852-1854)
La France politique était pacifiée ou à peu près dans les premiers mois de 1852; la France religieuse continuait à être divisée par la controverse des classiques païens et des classiques chrétiens. La question avait été soulevée, nous l'avons dit, par le livre de M. l'abbé Gaume. Au lieu de s'entendre sur des termes précis, les esprits, au hasard de leurs tendances, de leurs préjugés, de leurs habitudes et parfois de leurs rancunes, s'étaient déclarés pour ou contre les auteurs païens, et la variété même des passions qui divisaient les catholiques frappait de stérilité toute tentative de conciliation. La compagnie de Jésus était ouvertement peu favorable à un remaniement des programmes qui eût déconcerté la Ratio studiorum du P. Jouvency; V Univers avait pris parti pour M. Gaume, par réaction contre le paganisme de l'éducation, par le désir trop légitime d'initier les âmes baptisées à la littérature chrétienne. Quelques esprits systématiques trouvaient admirable d'imputer aux jésuites la responsabilité de tout le paganisme qui depuis la Kenaissance avait prévalu dans l'éducation. La mêlée était confuse. La discussion pratique se compliquait à toute heure des incidents fâcheux que provoquent d'ordinaire les animosités personnelles; et, pendant que dom Pitra prenait à tâche d'apaiser les dissidences et de ramener toutes choses à une question de méthode et de pédagogie, l'évêque d'Orlé;ms intervenait avec éclat par une lettre adressée aux supérieurs, directeurs et professeurs de ses petits séminaires sur l'emploi des auteurs profanes, grecs et latins, dans l'enseignenu'iit classique.
La lettre parut dans Y Ami de la religion du Ler mai 1852 (1). Mgr Dupanloup ne pouvait prétendre à dirimer par sa seule autorité une question
(1) N° 5365, t. GLVI, p. 251 et suiv.
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que l'on discutait librement avant qu'il en eût parlé. Du moins Louis Veuillot le crut ainsi; la lettre de l'évêque d'Orléans était à ses yeux un acte de simple journaliste qui n'avait pas le dessein de clore la discussion. Sans contester aucunement à Mgr Dupanloup son droit d'intervenir ni son titre à guider la portion enseignante de son clergé, Louis Veuillot en trois articles mesurés et calmes fit ses réserves sur la thèse épiscopale (1). A notre sens il le pouvait faire d'autant mieux que les idées qui avaient prévalu dans le journal V Univers étaient ouvertement patronnées par une portion de l'épiscopat et par d'éminents penseurs : Mgr Gousset, Mgr Parisis, Donoso Cortès, le comte de Montalembert; de plus il lui était facile d'éviter tout conflit de forme trop personnelle avec l'évêque d'Orléans, des journaux universitaires ayant salué de tous leurs éloges la lettre épiscopale et reconnu que « le bon sens même dans cette occasion avait parlé par la bouche du vénérable prélat (2) ». C'était un avantage pour Louis Veuillot, — et il était trop avisé pour le négliger, — de pouvoir, sans se mesurer trop directement avec l'évêque, discuter néanmoins ses arguments dans l'expression que leur avait donnée un journal, qui se prononçait aujourd'hui pour les classiques païens après avoir plaidé hier pour le monopole universitaire. Il croyait sans doute avoir ainsi concilié l'expression d'une doctrine Libre encore avec les égards dus à la dignité épiscopale. L'évêque d'Orléans ne le crut pas; d'un ton enflammé, il adressa dès le 30 mai, jour de la Pentecôte, à tout son clergé un mandement où VUnivers était dénoncé comme un péril public, dont on ne pouvait tolérer les agressions sans fane abandon des principes les plus certains et des règles les plus incontestées de la hiérarchie. A ces causes et le saint nom de Dieu invoqué, Mgr Dupanloup défendait à tous les supérieurs, directeurs et professeurs des séminaires d'Orléans de s'abonner au journal V Univers et enjoignait de cesser sur l'heure la continuation des abonnements en coins (3).
Le coup était vigoureusement porté d'une main forte et sûre; et, s'il avait voulu par un acte audacieux et habile surprendre l'épiscopat, désagréger le parti dit ultramontain et relever le crédit de son journal préféré, V Ami de la religion, l'évêque d'Orléans avait fort bien choisi son heure. Il semblait défendre l'autorité épiscopale violée en sa personne; comment ses collègues se seraient-ils élevés contre lui? La question était mal engagée, mal précisée, quelquefois mal soutenue : les évêques demeuraient indécis et silencieux, ne pouvant se résoudre à suivre VUnivers dans un chemin peu frayé, avec en plus le chagrin de décourager les religieux qui s'étaient le plus dévoués à la cause de l'enseignement chrétien. L'évêque d'Orléans n'avait d'ailleurs négligé aucune des menues habi-
(1) L'Univers, 7, 8 et 10 mai 1852.
(2) Journal des Débats, cité par l'Univers, 10 mai 1852.
(3) U Univers, 12 et 13 juin 1852.