‹ Par un moine bénédictin--Chapitre 2 sur 187 · CONCILE DE RENNES · texte numérisé non relu

CONCILE DE RENNES

affirmer le droit des réunions épiscopales; dès lors il n'était pas à craindre que l'on abordât dès la première heure les questions litigieuses où se traduiraient les dissentiments.

Le commun des fidèles, écrivait Mgr Pie, pense que le triomphe de 1849 sera d'avoir réconcilié la république avec les conciles. Un plus grand triomphe sera d'avoir obtenu l'entente cordiale de l'épiscopat et du monastère dans ces conciles. Ce résultat est entre vos mains. Dieu le veut; vous y mettrez toute votre prudence en même temps que tout votre esprit; vous partirez du présent tel qu'il est en fait d'hommes et de choses et vous travaillerez à en tirer pratiquement le meilleur parti possible pour le bien de la sainte Eglise. J'insiste un peu longuement; mais je crois l'occasion unique, décisive, et II me semble que pour votre part il faut une très grande et très franche enjambée vers l'union et la paix. Tous ces bons évêques, vous ayant vu de plus près, sauront qu'en respectant le droit commun qui régit les réguliers, il y a pour eux un parti immense à tirer des réguliers (1).

L'abbé de Solesmes remercia l'évêque de Poitiers d'avoir répondu de lui. Les lettres dïndiction du concile, avec le programme des questions qui devaient être soumises à la discussion des pères, lui furent adressées en double exemplaire, et par le métropolitain lui-même, et par Mgr Bouvier au nom du métropolitain. La sentence d'exclusion prononcée par VAmi de la religion contre la convocation des abbés réguliers au concile provincial, inspirée par Mgr Bouvier et dirigée surtout contre dom Guéranger, était donc rapportée. En même temps que l'abbé de Solesmes obtenait séance au concile de Rennes, les bulles de Mgr Pie datées de Portici arrivaient à temps pour lui permettre de prendre part à l'assemblée conciliaire de la province de Bordeaux.

Votre sermon sur la nécessité de n'être pas trop tranchant au sein du concile m'a beaucoup diverti, écrivait dom Guéranger au nouvel évêque. Je vois que vous ne me croyez pas capable d'entendre des choses hétéroclites sans me croire obligé de les relever. Kien ne me ressemble moins, mon cher seigneur. Comptez bien sur ma discrétion et mes allures pacifiques : vous n'aurez que des compliments à mon sujet (2).

L'abbé de Solesmes devait tenir parole et s'appliquer par un grand esprit de mesure et de charité à ne donner aucune prise à des dispositions inquiètes toujours en éveil; pourtant il ne voulait pas prendre un engagement trop étendu où son amour de la vérité historique se serait trouvé mal à l'aise.

Je veux croire, disait-il à l'évêque de Poitiers, que votre langage sur les ménagements à garder relativement au passé doit s'entendre des conversations

(1) Mgr Pie à D. Guéranger, 2 octobre 1849,

 DOM GUERANGER

à tenir et non pas de l'histoire à écrire. Il en est qui s'indignent contre la justice des récits du passé, jamais je ne sacrifierai à leurs prétentions. Je suis pour le respect des vivants, mais rien n'est plus perfide ni plus immoral que de taire la vérité sur les morts, lorsqu'on écrit l'histoire. La mollesse d'aujourd'hui est sans exemple et vous avez vu ce qui en a paru dans l'affaire de mes Institutions ■ liturgiques. J'ai eu beau éviter scrupuleusement de raconter les gestes de certains prélats vivants; on ne m'en a su aucun gré. Pour être le bienvenu, il faudrait canoniser en masse l'épiscopat français du dix-septième et du dixhuitième siècle. On n'obtiendra jamais cela de moi. Je pense que Dieu nous a donné le modèle du genre historique dans les Livres des Rois, et l'Eglise catholique, dans les Annales de Baronius; mais des biographies comme celles de plusieurs de nos évêques du temps ne peuvent que tromper la postérité et enraciner pour jamais cet esprit déplorable d'adoration de soi-même, qui conduit à leur perte les églises aussi bien que les individus. Avec cela, je n'aurai peutêtre jamais la paix, car j'ai horreur des mœurs du Bas-Empire. L'indépendance de l'historien est la seule que je veux sauvegarder et j'espère bien que vous me direz dans votre prochaine lettre que nous sommes pleinement d'accord (1). Nous sommes mille fois d'accord, répondait presque aussitôt l'évêque de Poitiers. Nulle part on ne s'égaie plus qu'ici des statues qui pleuvent sur les places publiques en l'honneur de nos petits grands hommes, ni des gros volumes consacrés aux plus minces personnages (2).

Là où le concile de Paris avait gardé le silence, le concile de Reims tenu à Soissons vota à l'unanimité le décret de retour à la liturgie romaine. Le métropolitain en donnait avis à l'abbé de Solesmes. « Je voudrais bien, lui écrivait-il, que vous puissiez venir passer vingt-quatre heures à Reims; je pourrais vous donner des détails intéressants sur notre concile (3). » Mais à ce moment-là dom Guéranger n'avait plus nul loisir; les sessions du concile de Tours réuni à Rennes devaient s'ouvrir le 11 novembre, et il voulait auparavant terminer le Mémoire sur Vlmmaculée Conception. Lorsqu'il arriva à Rennes à la dernière heure, tous les pères étaient assemblés déjà. Le vicaire général d'Angers, abbé Bernier que nous connaissons, y avait accompagné son évêque. Aucun des supérieurs des quatre maisons de jésuites de la province n'avait été invité; mais sur la prière de plusieurs prélats du concile, on avait mandé de Saint-Sulpice M. l'abbé Carrière, vicaire général de Paris, dont on voulait se servir pour faire échec à l'abbé de Solesmes. La confiance du concile appela dom Guéranger à la vice-présidence de la commission des études. L'absence fréquente de l'évêque de Rennes transforma la vice-présidence en une présidence réelle mais sans péril. Les membres de la commission des études se mirent promptement d'accord et leurs travaux se trouvèrent terminés des premiers.

(1) Lettre du 16 octobre 1849.

(2) Lettre du 28 octobre 1849.

(3) Mgr Gousset à D. Guéranger, 27 octobre 1849.

CONCILE DE RENNES îî

Comme il fallait s'y attendre, l'autorité depuis longtemps déjà reconnue à Mgr Bouvier lui valut une réelle prépondérance à l'intérieur du concile; elle fut néanmoins assez tempérée pour que nulle atteinte ne fût portée à l'exemption religieuse. Les décrets des conciles provinciaux étaient d'ailleurs soumis, avant d'avoir dans la province force de loi, à la condition expresse d'être présentés à l'examen de la congrégation romaine compétente, chargée de les confirmer, de les modifier, de les infirmer; et l'on peut croire que la perspective de cet examen, auquel le concile de Paris s'était prêté d'assez mauvaise grâce, élaguait d'avance tous décrets excessifs. La question de la liturgie romaine ne fut point soulevée; le métropolitain n'avait ni l'esprit ni la décision de l'archevêque de Reims, et peut-être fut-il jugé plus prudent de ne toucher pas une question où l'on ne pouvait abonder dans le sens du concile de Soissons, sans décerner une sorte de triomphe à celui qui avait donné le branle au retour vers l'unité. Dom Guéranger n'eut pas à intervenir. A eux seuls les faits survenus au sein même du concile constituèrent la critique la plus vive de l'état liturgique qui avait prévalu. Les pères ne purent célébrer en commun aucune heure canoniale; ils ne s'entendaient pas entre eux : les différences de leurs liturgies leur interdirent de prier d'une même voix. Il y eut bien une messe de Spiritu Sancio pour l'ouverture du concile; mais là encore, afin que tous les diocèses pussent à peu près se reconnaître, les cérémonies de la messe ne furent ni parisiennes ni purement romaines, mais amalgamées dans une liturgie composite qui s'efforça de donner satisfaction à tous sans choquer personne.

Du moins furent déjoués les projets nourris par plusieurs de balancer par la science de M. Carrière l'autorité importune de dom Guéranger. Il y avait entre ces deux hommes, d'allure et d'éducation si opposées, des divergences profondes; mais sur toutes les questions qu'ils eurent à discuter ensemble, l'accord fut parfait et le tournoi espéré n'eut pas lieu. L'abbé de Solesmes racontait volontiers qu'il avait réussi dans un mouvement très désintéressé à écarter un décret préparé par les évêquea de Bretagne contre l'usage du tabac à fumer. On avait cru devoir l'interdire aux membres du clergé; dom Guéranger rappela opportunément que le décret de proscription se heurterait à Rome à de grandes difficultés. On pouvait, disait-il, alléguer de grandes raisons contre, mais aussi de grands exemples pour. L'ancien évêque d'Imola avait au cours de sa légation au Brésil contracté certaines habitudes que le climat et les exigences de sa santé avaient trop justifiées autrefois et auxquelles depuis, devenu pape sous le nom de Pie IX, il n'avait pas complètement renoncé. On comprit que le décret proposé courait grand péril d'être peu accueilli; il fut retiré et l'usage du tabac à fumer demeura licite en Bretagne.

Nous n'avons pas à analyser les décrets du concile de Rennes qui n'appartient qu'incidemment à notre histoire. Le concile s'honora par la profession solennelle de sa croyance à l'Immaculée Conception de Notre-Dame. La province de Paris, dont aucun diocèse n'avait encore adopté la liturgie romaine, s'était bornée en concile à formuler, mais en dehors des décrets, un vœu timide vers l'unité liturgique; le concile de Soissons présidé et inspiré par Mgr de Reims avait adopté dans un décret formel la thèse historique et liturgique des Institutions : le silence gardé par la province de Tours, où le retour à la liturgie romaine était accompli dans trois diocèses, Rennes, Quimper et Saint- Brieuc, ne parut s'expliquer que par de minces rivalités de personnes. Ce silence ne tarda guère à être compensé par la parole du concile d'Avignon : le mouvement liturgique d'ailleurs était si nettement prononcé que nulle habileté ne le pouvait désormais retarder. Dom Guéranger comprenait trop bien la situation pour s'étonner d'une réticence dont il avait fourni peut-être mais très involontairement tout le motif. Ses relations personnelles à l'intérieur du concile furent d'une courtoisie à laquelle chacun rendit hommage. Félicitant l'évêque de Poitiers des adieux qu'il avait dans son premier mandement adressés à Notre-Dame de Chartres, l'abbé de Solesmes, sans révéler toutefois les secrets intimes du concile, apprenait à son ami que ses conseils de paix avaient été scrupuleusement suivis et que la plus parfaite bienveillance n'avait cessé de régner au cours des discussions comme dans les conversations privées. L'évêque de Poitiers avait été contraint de remettre à l'année suivante la visite à Solesmes; c'est de loin que dom Guéranger saluait son ami : « Adieu, cher et bien-aimé seigneur; adressez une bénédiction à ce vieil ami qui sent au cœur quelque chose de plus pour vous depuis que le caractère de pontife est empreint sur votre âme dans toute sa plénitude (1). »

En même temps que la vie de l'Eglise retrouvait ainsi son expression dans les conciles, l'épiscopat de France grâce à M. de Falloux ouvrait ses rangs à des prélats d'une rare distinction, Mgr Pie à Poitiers, Mgr Jacquemet à Nantes, Mgr de Salinis à Amiens, Mgr Gignoux à Beauvais : tous ces noms signifiaient clairement la réaction contre le gallicanisme et le retour aux doctrines romaines. Le diocèse d'Amiens était mûr déjà pour la liturgie; le concile de Soissons détermina son retour; Beauvais suivit, Carcassonne vint ensuite. Nous citons à dessein chacune de ces conquêtes de la liturgie romaine; elles couronnaient les efforts de l'abbé de Solesmes mais exigeaient de lui un surcroît de travail. C'était en effet à sa piété et à sa science historique que les évêques se plurent à confier la rédaction de leurs propres. Nombre d'églises particulières

(1) Lettre du G décembre 1849.

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