RÉNOVATION LITURGIQUE
aujourd'hui encore honorent leurs pontifes et leurs martyrs avec les accents qui leur sont venus de dom Guéranger. Mais les services se rendent en silence; les bienfaits, l'Evangile nous le conseille, ne doivent pas faire de bruit et notre main droite, si elle est sage, ignorera toujours ce que fait notre main gauche.
Il se produisit alors dans l'église de France un phénomène assez curieux. Aussi longtemps que la liturgie romaine et les tentatives qui s'efforçaient de la relever demeurèrent odieuses, le nom de dom Guéranger fut sur toutes les lèvres : on avait besoin sans doute d'un être responsable à qui l'on pût imputer tous les méfaits d'Israël. Mais bientôt, lorsque les diocèses de France l'un après l'autre s'ébranlèrent et que le succès, un succès exagéré avons-nous dit, s'en viut couronner la campagne liturgique, le nom tant prononcé autrefois cessa de l'être : on rougit d'avoir à louer sans réserve celui qu'on avait décrié sans mesure. Il avait dévoré les anathèmes; il ne recueillit pas les applaudissements. Le silence se fit autour de lui. L'œuvre des propres diocésains n'avait sans doute rien qui appelât la célébrité sur son rédacteur; nul ne s'étonnera que l'histoire n'en ait pas conservé le souvenir. Toutefois ce parti pris de silence revêtait une forme extrême, lorsque les adversaires d'hier, les convertis d'aujourd'hui imputaient à des noms moins compromettants les larges emprunts qu'ils faisaient aux ouvrages de dom Guéranger. Un d'entre eux attribuait au cardinal Bona de copieuses citations puisées dans les Institutions liturgiques et croyait racheter l'incorrection de son procédé en assurant l'abbé de Solesmes qu'il n'avait agi de la sorte que pour accomplir le bien sans entraves, pour n'être pas suspect lui-même et assurer à la vérité une plus libre circulation. Dom Guéranger souriait et laissait fane; son âme n'avait nul souci de ces petits dénis de justice. Dans la pensée que Dieu voyait son labeur, il se dédommagea toujours de tout applaudissement humain. Les ouvriers les mieux partagés dans la vie ne sont-ils pas ceux-là mêmes de qui l'œuvre devient sur l'heure le bien de tous et entre sans délai dans le patrimoine commun?
L'abbé de Solesmes avait d'ailleurs d'autres tristesses. Jamais il n'avait livré aux siens le secret des divergences qui le séparaient alors de Montalembert. Le changement d'attitude était malheureusement si visible que nul ne s'y pouvait méprendre. De tous côtés les observateurs avisés s'inquiétaient non pas seulement de l'ardeur fougueuse déployée en faveur de la loi Falloux, mais encore de l'âpre préoccupation qui, par crainte du socialisme et pour retenir la société sur la pente de la ruine, entraînait Montalembert à abandonner l'une après l'autre toutes les positions d'où il avait jusque-là si glorieusement défendu l'Eglise. La liberté de l'Eglise avait cessé d'être son grand souci : la réclamer était pour le moment chose intempestive, passe-temps d'esprits exa-
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gérés; avant toute chose, il fallait défendre la société civile menacée par la marée toujours grossissante des passions révolutionnaires. Au dire de ses meilleurs amis, Montalembert était demeuré glacé par la froide déesse; la peur de l'anarchie un instant triomphante l'avait rejeté vers les idées plus sages, croyait-il, de ce tiers parti où il se félicitait de trouver groupés ensemble M. Thiers, Mgr Dupanloup et ses collègues de la commission de la liberté d'enseignement. En vain les voix les plus autorisées même de l'étranger signalaient-elles le péril que faisaient courir à l'Eglise l'abandon de ses droits trop facilement consenti, le contrôle de l'Université s'exerçant désormais sur les petits séminaires demeurés jusque-là hors de son étreinte, la composition d'un conseil supérieur de l'enseignement où une minorité d'évêques succomberait fatalement devant une majorité composée de sectaires ou de philosophes, le compromis sans sûreté avec une institution tant de fois dénoncée comme démoralisante et antichrétienne : trop engagé pour reculer, Montalembert s'irritait que la clientèle des catholiques jusqu'alors si attachée à lui ne partageât point son admiration et ne consentît point unanimement à le suivre.
A mesure que se poursuivait la discussion à l'intérieur et à l'extérieur du parlement, on voyait pâlir davantage l'autorité des défenseurs de la loi et s'évanouir, avec la prétendue tyrannie des circonstances, la pression qui avait un instant rallié les consciences catholiques autour du projet Falloux. On mesurait aussi la profondeur du malaise que laisserait après elle cette dure controverse.
Quelle triste chose que l'affaire de cette loi! écrivait l'évêque de Poitiers. Voilà l'Eglise entraînée à faire alliance offensive et défensive avec le grand parti du rationalisme conservateur! Et la bonne foi des hommes politiques les plus honnêtes est si complète que les nôtres ont cru ne pas pouvoir se refuser à cet arrangement lamentable. J'ai écrit au ministre que, si j'avais l'honneur d'être représentant, je voterais contre la loi; je l'ai écrit à Mgr de Langres... Nos séminaires perdent ce que les plus mauvais jours du despotisme impérial ne leur avaient pas contesté : voilà la seule réponse sérieuse de la loi à nos réclamations de dix ans (1).
Dom Guéranger plaidait encore, timidement, en faveur de la loi : elle permettait du moins d'ouvrir des écoles libres; les grands séminaires échappaient au contrôle universitaire; là où il s'exercerait, peut-être ce contrôle serait-il bénin; peut-être aussi les amendements proposés arriveraient-ils à conjurer le venin de la loi! Eome fut consultée. L'épiscopat français avait incontestablement le droit dans une cause de cette gravité d'inteiToger le souverain pontife; mais parce que la majorité des évêques s'était prononcée contre la loi, Montalembert ne vit dans cette
(1) Mgr Pie à D. Guéranger, 14 mars 1850.