‹ Par un moine bénédictin--Chapitre 21 sur 187 · CONTROVERSE DES CLASSIQUES · texte numérisé non relu

CONTROVERSE DES CLASSIQUES

letés au prix desquelles on se fait un parti nombreux; deux fois il avait cité avec éloge dom Pitra dont il voulait se concilier l'autorité : il attirait ainsi Solesmes à lui. En même temps, il s'efforçait de rallier l'épiscopat, en adressant à ceux de ses collègues qu'il espérait gagner à sa cause une déclaration en quatre articles, conçue en termes mesurés, pour solliciter et obtenir les adhésions du plus grand nombre. Les actes épiscopaux y étaient déclarés justiciables du saint-siège, mais non des journaux; l'usage des classiques païens, bien expurgés, bien expliqués, était réputé inoffensif. Sans doute il y avait lieu de faire une part à la lecture et à l'explication des auteurs chrétiens, mais enfin, n'était-ce pas à chaque évoque qu'il appartenait, sans être soumis en cela au contrôle d'un journaliste, de définir en quelle proportion la littérature païenne et la littérature chrétienne auraient chacune leur part dans l'enseignement diocésain (1)?

Louis Veuillot de son côté souffrit beaucoup moins des vivacités du mandement que de la situation fausse où il voyait réduit devant un public divisé le journal qui avait été jusqu'alors le seul organe des doctrines romaines; et, dans le dessein de ne pas compromettre le parti catholique, il eut un instant la pensée de se retirer. Mgr Pie l'en dissuada. L'abbé de Solesmes l'en détourna à son tour; il attachait une importance souveraine à la conservation du seul journal religieux qui n'eût rien de gallican. Louis Veuillot sut grand gré à dom Guéranger d'un encouragement qui était venu à une heure opportune.

Nous nous trouvons, disait-il, dans un passage très périlleux, poursuivis par un adversaire ardent, hardi, implacable. En prenant les devants, Mgr d'Orléans a déconcerté le courage et la prudence de nos amis. On ne fera pas une scission publique dans l'épiscopat pour notre cause et je suis le premier à désirer que cela n'arrive point. Donc l'évêque d'Orléans parlera seul; il poussera sa pointe, il aura des adhésions, il en a déjà : vous ne doutez point qu'il ne soit homme à les publier. Que ferons-nous alors? Publiquement frappés par plusieurs évêques et n'étant défendus par aucun, nous paraîtrons être ce que Ton dit que nous sommes, des brouillons et des révoltés. Nous avons vu le fond des cœurs. Un prélat adhérent nous a dit naïvement que nous nous méfions trop de ce qui ne nous regarde point et que si nous voulions enfin laisser en repos le gallicanisme, on ne nous chercherait pas querelle. C'est l'hydre ultramontaine que l'on poursuit en nous, et c'est une trop belle victoire et qui fera trop d'honneur à celui qui l'obtiendra, pour qu'elle ne soit pas poursuivie avec une ardeur invincible.

Voilà, mon révérend père, comment, sans découragement et même sans lassitude, également préservé, je le crois, des illusions du courage et de celles de la peur, je vois la situation. Si nous en sortons, ce sera par des moyens que

(1) Louis Veuillot. Mélanges religieux, historiques, politiques et littéraires, 2° sério, t. I" (1859), appendice IV, p. 498-499.

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je n'aperçois pas. Du reste, je m'en remets à la volonté de Dieu, n'ayant ni le moyen ni le goût d'entrer dans une phase de combats personnels contre des hommes que je veux toujours respecter (1).

Les moyens que Louis Veuillot n'apercevait pas ne firent pas défaut. Le cardinal Gousset porta la question à Rome qui, passant discrètement sur la question des classiques devenue secondaire, rappela fort opportunément « la nécessité de conformer aux règles et aux coutumes établies par l'Eglise la nature et la forme des actes émanant du corps épiscopal; sans quoi on court un trop grand danger de rompre l'unité si nécessaire d'esprit et d'action, même dans les démarches par lesquelles on pourrait quelquefois chercher ardemment à l'établir (2) ». C'était en termes à peine voilés la réprobation des conciles par voie postale ou télégraphique. Chacun le comprit. Un mois avant que Rome n'eût prononcé, Mgr Pie écrivait à dom Guéranger : « L'affaire de la déclaration est avortée. Croyez-moi, si nous sommes prudents et réservés, toute cette dernière bourrasque tournera à notre profit (3). »

Le coup de grâce fut donné à la déclaration par une lettre publique, de ton très élevé, de vigueur souveraine, où Mgr de Dreux-Brézé, évoque de Moulins, justifiait auprès de l'évêque d'Orléans « une abstention à laquelle, disait-il, je ne me suis pas résolu sans douleur (4) ». Pour un instant, l'épiscopat tout entier prit conscience que ses actes collectifs ne sauraient s'affranchir des formes canoniques qui garantissent la pleine liberté des évêques et la maturité de leurs délibérations. Telle est pourtant à toute époque emportée et fiévreuse l'impatience des règles les plus tutélaires que ce système des conciles par la poste, inauguré déjà en 1831, n'a plus cessé au cours du dix-neuvième siècle d'être usité mais toujours sans grand fruit. En 1852, la déclaration qui avait pour but de constater l'unité de l'épiscopat ne réussit finalement qu'à témoigner de façon irrécusable que les évêques ne s'entendaient pas : les quatre articles de l'évêque d'Orléans furent repoussés par une quarantaine de suffrages, accueillis par un nombre à peine moindre; cinq ou six évêques formèrent un tiers parti et ne donnèrent leur adhésion que moyennant modification de l'énoncé. Bientôt d'ailleurs V Univers se retira du débat et, quelques pièges qui lui fussent tendus, refusa de publier aucun article sur cette question. « Si quelque chose est à décider, disait Louis Veuillot, l'Eglise décidera. Notre rôle est d'attendre et de nous taire; c'est commencer d'obéir. Donnons cet exemple, dût-il n'être pas imité (5). »

(1) Louis Veuillot à D. Guéranger, 25 juin 1852.

(2) Lettre du cardinal Antonelli, secrétaire d'Etat, au cardinal Gousset, 30 juillet 1852. (L'Univers, 20 août 1852.)

(3) Lettre du 22 juillet 1852.

(4) Lettre du 20 juillet 1852. (L'Univers, 21 août 1852.)

(5) Louis Veuillot à du Lac, 29 septembre 1852. (L'Univers, 2 octobre 1852.)

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