‹ Par un moine bénédictin--Chapitre 22 sur 187 · MANIFESTE DE MONTALEMBERT · texte numérisé non relu

MANIFESTE DE MONTALEMBERT

f Ce conflit au sujet des classiques, où dom Guéranger n'intervint que par des conseils privés, se calmait à peine qu'il reçut une lettre de Montalembert. Rallié un instant à la politique de Louis-Napoléon, le comte de Montalembert, outré de la mesure prise au sujet des biens de la famille d'Orléans, avait, on s'en souvient, ouvertement rompu avec le régime nouveau et avec VUnivers qui le soutenait encore. Un instant, sur la question des classiques, il avait pris le parti de ses anciens frères d'armes; mais l'entente ne dura guère. H crut de son devoir de s'opposer au courant qui emportait les consciences chrétiennes vers ce pouvoir césarien qu'il avait un an auparavant appelé de tous ses vœux, et écrivit son livre ou manifeste intitulé : Des intérêts catholiques au dix-neuvième siècle. Il y comparait l'état de l'Eglise à l'aurore du siècle, à ce qu'elle était en 1852 et, voyant partout les indices de la renaissance du catholicisme, se demandait la cause secrète qui en cinquante ans avait relevé sous Pie IX une cause qui semblait perdue sous Pie VI. De cet heureux contraste il ne trouvait l'explication que dans l'élément précieux de la liberté, entré maintenant dans nos mœurs, qui, s'il a besoin d'être contenu par la religion, en échange aide à la religion et conspire avec elle au bonheur des peuples. Tandis que partout la servitude de l'Eglise a été l'œuvre du pouvoir absolu, il se trouve qu'en Angleterre, en Belgique, en Hollande, en Allemagne, en France, un même principe de liberté a produit les mêmes effets. Et l'enquête en partie double, poursuivie dans tous les pays de l'Europe, conclut que le gouvernement représentatif est aujourd'hui non seulement la forme essentielle de la liberté politique mais la condition la plus assurée de la liberté religieuse. N'est-ce pas à l'abri du régime parlementaire que les ordres religieux se sont relevés? N'est-ce pas à lui que nous devons la liberté d'enseignement et l'abaissement des doctrines gallicanes chères à tous les pouvoirs absolus? Le régime représentatif comme palladium de la liberté politique et de la liberté religieuse, « telle est ma foi politique, concluait Montalembert, et

Hors qu'un commandement du pape exprès ne vienne,

j'y compte persévérer. J'avoue même que je ne vois aucun profit ni aucun honneur pour les catholiques à en nourrir une autre (1) ».

La lettre d'envoi pressentait bien que le livre rencontrerait auprès de l'abbé de Solesmes quelque contradiction; elle la provoquait même :

Mon ami, je compte sur une lettre de vous pour me dire avec votre franchise habituelle tout ce que vous pensez du livre qui doit vous être envoyé aujourd'hui. Je vous ai eu constamment en vue en l'écrivant. Vous n'aimez pas la

(1) Comte de Montalembert, Des intérêts catholiques au dix-neuvième siècle, chap. x (3e édit.), p. 237-238.

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liberté politique comme moi; mais je me flatte que la palinodie de V Univers vous a fait un peu mal au cœur comme à moi, et que vous serez d'ailleurs content de mon tableau des cinquante dernières années et de ce que je dis des moines...

Quoi qu'il en soit, me voici non pas enseveli dans mon triomphe, ce qui eût été beau, mais condamné à me survivre à moi-même et jeté de côté, à quarantedeux ans, comme un vieil invalide amputé dont on n'a que faire. H faut savoir se résigner et profiter de cette catastrophe pour le salut de mon âme. C'est ce que j'essaie de faire. Mais avant de descendre dans le néant (comme dit Saint- Simon), auquel ma vie publique est désormais destinée, j'ai voulu rendre un dernier témoignage aux principes et aux idées que j'ai servis pendant toute ma vie. J'ai toujours combattu pour Vâme et l'honneur : c'est ce que je fais encore en jetant cette protestation au milieu de l'enthousiasme universel d'un peuple abâtardi pour la servitude.

Je compte ensuite reprendre mon Monasticon et le refaire complètement. Je regrette amèrement de n'avoir pu publier mon premier volume en 1847; car en me relisant, je me trouve dépassé par le courant des idées que j'aurais alors précédé et dirigé. Mais puisqu'il en a été autrement, je crois devoir profiter de ce retard pour perfectionner mon œuvre... Tout à vous et comme toujours (1).

Montalembert se souvenait peut-être que les conseils de l'abbé de Solesmes, s'ils n'eussent été écartés en 1847, lui auraient épargné ce regret.

Dom Guéranger était fort à l'aise pour reconnaître l'éloquence habituelle de Montalembert dans ce manifeste qui dessine la direction définitive de sa vie. Il n'éprouvait non plus aucun embarras à convenir des progrès obtenus par l'Eglise au cours du dernier demi-siècle; il était seulement moins disposé que Montalembert à en faire tous les honneurs à cette liberté politique entrée dans nos mœurs ou bien au régime représentatif qui en est l'expression. Un nouveau demi-siècle s'est écoulé depuis lors. Eclairé par les événements, Montalembert n'écrirait plus son livre. Est-il vrai que nous ayons définitivement conquis la liberté politique? Est-il vrai que l'expression de cet état de liberté politique, où « tout honnête homme peut être compté et se compter pour quelque chose (2) », se trouve dans le régime représentatif? Est-il vrai que le régime parlementaire dont la France jouit depuis si longtemps soit une garantie de liberté et qu'il écarte les chances de servitude auxquelles se livrent d'eux-mêmes les partisans d'un pouvoir absolu? Comme si le pouvoir absolu était le pouvoir arbitraire, comme si les assemblées ne pouvaient être tyranniques, elles aussi, comme si ce n'était pas la vérité qui nous fait libres, comme si la liberté n'était pas le prix des

(1) Lettre du 22 octobre 1852.

(2) Des intérêts catholiques, etc., chap. x, p. 237.

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