‹ Par un moine bénédictin--Chapitre 23 sur 187 · RÉPONSE DE DOM GUÉRANGER · texte numérisé non relu

RÉPONSE DE DOM GUÉRANGER

âmes fortes et la récompense des peuples résolus à n'accepter les entraves ni d'un pouvoir absolu ni d'un pouvoir parlementaire! Au lieu de voir dans les progrès de la religion le fruit de la liberté politique, n'eût-il pas été plus exact et plus sage d'attribuer, aux progrès de la religion et au mouvement provoqué par elle dans les mœurs, cette idée même de liberté, adversaire à la fois du despotisme d'un seul que nous ne connaissons plus guère et des tyrannies parlementaires que nous connaissons trop? La religion catholique est deux fois mère de liberté, parce qu'elle rappelle au pouvoir qu'il n'est pas illimité, parce qu'elle rappelle aux sujets qu'ils ne sont pas esclaves, étant fils de Dieu. Elle peut, et elle peut seule conjurer l'absolutisme des princes et la servitude des peuples. EDe peut, et elle peut seule rendre le pouvoir mesuré et l'obéissance fière. Hors d'elle, l'autorité n'est tempérée que par les révolutions, toujours faciles contre un seul, difficiles contre une oligarchie tyrannique qui se défend par le nombre même de ses multiples agents, tous intéressés à la durée d'un pouvoir dont ils détiennent ou escomptent un lambeau.

Il est trop facile aujourd'hui, dans la perspective que nous ont faite cinquante ans écoulés, de reconnaître la fragilité de cette thèse sur laquelle Montalembert va risquer toute sa vie. L'Eglise, assurait-il, est au milieu du dix-neuvième siècle, en meilleure posture qu'au commencement (1). C'est vrai; mais le progrès est-il dû à la liberté politique? Est-il vrai que la liberté politique soit assurée ou simplement mieux assurée par un régime représentatif? Et dès lors, quelle portée pouvait avoir une sentence de réprobation prononcée contre un pouvoir hier acclamé, qui s'essayait à restituer l'autorité et la société, pouvoir à qui Montalembert empruntait à cette heure-là même la sécurité nécessaire pour disserter sur les intérêts catholiques?

La réponse de dom Guéranger ne se fit pas attendre. Elle visait au cœur, au centre même de la thèse de son ami.

Assurément, disait-il, il faut reconnaître le magnifique progrès qu'a fait l'Eglise depuis cinquante ans; mais l'a-t-elle dû au régime parlementaire? Non, cela n'est pas.

Pour la France, c'est d'abord le concordat de 1801 qui a fait une blessure mortelle au gallicanisme; c'est la persécution de l'empereur contre Pie VII qui a excité un si vif intérêt pour Rome; ce sont les livres du comte de Maistre appliqués par l'abbé de Lamennais; c'est la cessation des guerres, les années de paix durant lesquelles les études historiques ont battu en brèche le voltairianisme et permis de mieux apprécier le moyen âge; c'est la lassitude du matérialisme devenu enfin de mauvais goût; c'est la naissance inattendue et le progrès de l'archéologie religieuse qui a fini par faire prendre au sérieux le culte catholique ainsi que les faits et les vérités qu'il exprime; c'est le développement des

(1) Des intérêts jxttholiques, etc., chap. i.

associations charitables, en particulier de la société de Saint- Vincent-de-Paul, etc. Dans tout cela je ne puis voir l'influence du régime parlementaire, elle n'y est pour rien... Le régime parlementaire a produit naturellement la révolution de 1830, révolution antichrétienne... Vous n'appellerez pas régime parlementaire, l'affreuse république que nous avons dû subir pendant cinq ans. Nous y avons obtenu un réel et salutaire progrès dans la liberté de l'enseignement, mais nous ne l'eussions pas conservée ni l'existence même de l'Eglise en France, si cette terrible mêlée n'eût fini par l'apparition subite du pouvoir absolu.

Dieu a bien voulu donner un progrès à son Eglise en Allemagne : l'a-t-il fait par la voie du régime parlementaire? Vous ne le pourriez soutenir. Le développement des études historiques, l'horreur des blasphèmes rationalistes des philosophes et des exégètes de ce pays, l'influence d'une admirable école d'artistes bavarois, le rôle apostolique de Gôrres et de ses amis et élèves durant de longues années, enfin et surtout la résistance de l'archevêque de Cologne et un admirable choix d'évêques : telles sont les causes qui ont remué l'Allemagne avant le parlement de Francfort, et qui lui survivent...

L'affaiblissement religieux de l'Europe n'a été au fond que l'invasion du protestantisme appliqué à divers degrés et sous divers noms. Nous aurions péri sous toutes les formes politiques, parce que l'élément de vie s'éteignait Dieu s'est souvenu de ses promesses, il a jeté la semence, elle fructifie, elle monte. Vous avez admirablement décrit sa croissance; mais nos déplorables essais de gouvernement représentatif n'y sont pour rien.

Et l'abbé de Solesmes poursuit avec une grande fermeté de pensée :

Chez une nation chrétienne, la liberté ne consiste pas dans les formes politiques : elle a son siège dans l'attachement à l'Eglise qui sauvegarde tout. Au fond, il n'y a qu'un seul remède contre la tyrannie d'en haut ou d'en bas : c'est le catholicisme, mais goûté, aimé, pratiqué par une nation; l'Eglise vénérée, chérie, défendue plus que la patrie même. C'est le Quœrite primum regnum Dei et cœtera adjicientur volis. Quand il n'en est pas ainsi, un malheureux pays souffre de tous les gouvernements qu'il se donne. Je n'ai pu, je l'avoue, m'expliquer l'insistance avec laquelle vous réclamez, sous notre nouveau régime, des institutions représentatives, et sur ce point encore je suis obligé de me séparer de vous. Nous n'avons plus de noblesse; les deux Chambres ne seraient donc au fond que la bourgeoisie à deux tribunes, et après les deux expériences de 1830 et 1848, nous ne pouvons plus en vouloir. Le 1789 tant vanté en détruisant l'aristocratie française a rendu impossible désormais chez nous le régime représentatif. Cela est vrai comme un axiome de géométrie. L'Angleterre est l'Angleterre, mais la France n'est plus la France.

Or donc, toute supériorité sociale ayant été nivelée par la Constituante, il s'ensuit que notre malheureux pays ne peut être en repos que sous un régime despotique. A la moindre suspension de ce régime, ce qu'on appelle l'opposition se déclare, et ce n'est pas à telle ou telle loi que cette opposition s'attaque : c'est au pouvoir lui-même et bientôt aux principes de la sociabilité humaine. Tout cela n'est pas gai; mais il en est ainsi, et en fin de compte il vaut mieux n'avoir affaire qu'à un seul tyran que d'en avoir cent mille sur les bras. Tel est le châ-

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