IIKPONSE DE DOM GUÉRANGER
timent d'une nation qui a eu le malheur d'expulser de sa constitution le principe catholique. Dieu la livre à elle-même; et, si elle ne périt pas, elle n'a d'autre ressource que de se jeter aux mains d'un maître qui la garantisse de ses excès (1).
Nous avons cru devoir faire à cette lettre d'assez larges emprunts; un fragment pris au hasard n'en saurait donner tout le sens et toute la portée. Elle s'interprète d'elle-même. L'abbé de Solesmes ni n'appelle le pouvoir absolu ni ne conteste la possibilité théorique d'un gouvernement représentatif; il se borne à constater, et l'histoire ne l'a pas démenti, qu'un peuple qui cesse d'être chrétien perd son titre à être libre et oscille fatalement entre le despotisme et l'anarchie; il se borne à reconnaître; que le gouvernement représentatif ne peut que grâce à un sophisme politique s'établir là où la révolution a tout désagrégé, là où les membres de l'une et de l'autre Chambre, recrutés par des procédés divers ou par le même procédé, ne représentent rien si ce n'est leur passion et leurs intérêts. Après expérience d'un demi-siècle, cette pensée garde toute sa vérité.
Dom Guéranger démêla aussi les traces visibles déjà de cette conception idolâtrique de la liberté, qui sera dorénavant le mirage décevant de toute la vie de Montalembert. S'il n'a pas encore partagé avec le comte de Cavour la fameuse formule : V Eglise libre dans VEtat libre, son livre daté de la Roche-en-Breny en contient les linéaments premiers; il assure ouvertement que le libre examen ne profite qu'à la vérité et s'incline devant la liberté de conscience comme devant un idéal (2). Dom Guéranger n'y pouvait consentir.
J'ai vu aussi dans votre livre un passage où vous émettez le désir de voir la liberté religieuse s'étendre aux pays où elle n'existe pas encore, et j'avoue que j'en ai été surpris douloureusement. Un pays catholique qui inscrit la liberté des cultes dans sa constitution apostasie politiquement. Il a cessé de croire et devient responsable de toutes les apostasies privées qui suivront... H est assez malheureux pour nous d'avoir perdu l'unité religieuse, sans désirer encore que les Etats qui l'ont conservée la sacrifient à leur tour en donnant l'exemple de l'indifférence politique en matière de religion. C'est le plus grand crime que puisse commettre une nation (3).
Montalembert fut outré de cette franchise qu'il avait provoquée et le signifia à l'abbé de Solesmes par une lettre dure. Sans vouloir discuter les réserves de celui à qui il donnait le nom d'ami pour la dernière fois, à l'intelligence de qui il avait tant puisé lui-même et avec qui il pouvait discuter sans déroger, il se souvint opportunément qu'en 1849 à propos de la loi sur la liberté de la presse, lorsqu'il avait prononcé
(1) D. Guéranger à Montalembert, 22 novembre 1852.
(2) Des intérêts catholiques, etc., chap. vi, p. 120-121.
(3) Lettre du 22 novembre 1852.
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à la tribune de l'Assemblée ce retentissant mea culpa qui désavouait F opposition faite trop longtemps au gouvernement de 1830, il avait essuyé déjà les critiques de l'abbé de Solesmes, lui rappelant avec autorité qu'en face de gouvernements qui s'élèvent contre Dieu et contre son Christ, la mission d'un représentant catholique était une mission d'opposition. Toutes armes sont bonnes à une âme irritée. Montalembert s'indigne comme d'une palinodie que celui-là même, qui en 1849 le retenait sur les pentes de l'absolutisme où la peur de la révolution le faisait glisser, s'efforce en 1852 de corriger le zèle exagéré et peu orthodoxe qui le porte à réclamer toutes les libertés, jusques et y comprise la liberté de conscience (1). Comme si un esprit avisé et chrétien ne pouvait successivement, et au nom du même principe de la liberté de l'Eglise, fane œuvre d'opposition à un pouvoir antichrétien et faire crédit à un pouvoir nouveau qui alors s'appuyait sur l'Eglise et s'appliquait à la rude tâche de relever, avec la société et l'autorité, l'ordre et les conditions mêmes sans lesquelles il n'y a pas de liberté possible!
Il eût été d'autant plus facile à Montalembert d'adopter cette attitude qu'il avait lui-même préparé et salué l'avènement de ce pouvoir nouveau. Mais la passion ne voit que ce qu'elle veut voir. Passion, ai-je dit. Je ne crois pas, en le disant, être injuste. C'était en effet trop peu, pour répondre à un exposé doctrinal, de ces quelques mots : « En politique, mon cher ami, vous n'êtes pas libre, vous êtes le serf de VUnivers! » Et après avoir invectivé avec violence contre la servilité et la bassesse, contre la lâcheté et la perfidie (car il épuise le vocabulaire de la violence) des évêques, des religieux, des prêtres, des écrivains, qui avaient à ses yeux le tort impardonnable de ne l'avoir pas suivi; après avoir prétendu marquer d'un fer rouge l'ingratitude de l'abbé de Solesmes pour un régime à qui l'abbé de Solesmes avait fait profession de ne rien demander, Montalembert, au terme de sa diatribe enflammée, dénonçait une amitié de vingt ans par ces paroles de rupture :
Je ne vous demande aucune réponse. Nous sommes trop éloignés l'un de l'autre pour pouvoir espérer de nous convaincre. Nous voici engagés dans deux voies diamétralement opposées. Je reste dans celle que je n'ai pas quittée depuis mon adolescence, dans celle où vous m'avez connu et aimé il y a bientôt vingt ans. Je reste ce que j'étais alors, soldat dévoué de l'Eglise mais ami résolu et fidèle de la liberté. Je continue ma vieille guerre contre l'esprit révolutionnaire et démocratique, ennemi de toute liberté vraie, et qui est le fondement du pouvoir actuel, comme il est aussi au fond de cette haine furieuse des catholiques de VUnivers pour toute garantie, pour toute indépendance, pour toute supériorité.
Vous, au contraire, vous, le premier moine, le premier abbé libre de la France elle-même libérée des entraves de la monarchie absolue, vous allez enfler ce flot
(1) Syllabus, prop. 77, 78 et 79.
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de prêtres serviles, gallicans, adorateurs de Louis XIV et de Napoléon Ier que vous m'avez appris à prendre en horreur. Mais c'est en vain que les ultramontains essayeront de lutter d'obséquiosité avec les gallicans. Voici mon pronostic sur vous et sur ceux dont vous arborez les nouvelles couleurs. Vous serez fouettés avec les verges que vous aurez vous-mêmes bénies. Vous apprendrez à connaître les bienfaits de la liberté dans V absolutisme. Et quand vous vous débattrez sous la main du maître que vous avez si amoureusement accepté, vous gémirez en vain. On rira de vos maux. Vous n'aurez droit ni à la pitié ni au secours de personne. L'Eglise se relèvera de l'abaissement que vous lui aurez préparé, comme elle se relève toujours; mais ce sera en désavouant votre mémoire, comme vous avez si longtemps désavoué la mémoire des courtisans cléricaux du dix-septième et du dix-huitième siècle (1).
Et la lettre se poursuit longtemps encore sur ce ton courroucé. Les prophéties qu'elle contient ne se sont pas toutes réalisées. Il ne semble pas que l'Eglise ni les papes aient désavoué la mémoire de dom Guéranger; et si dans la suite les agissements de Louis-Napoléon justifièrent en quelque mesure les prédictions de Montalembert, il serait équitable de n'imputer pas à ceux qui se rallièrent au pouvoir nouveau les excès auxquels de lui-même ce pouvoir se porta ensuite.
Même après cette cruelle rupture, l'abbé de Solesmes ne parla jamais de Montalembert qu'avec la plus affectueuse modération. H respecta les droits d'une intimité ruinée. Les larmes lui montaient aux yeux orsque la conversation touchait à cette blessure. C'est la triste rançon de la vie humaine, lorsqu'elle se prolonge, de semer après elle les ruines des affections les plus chères. On ne pleure pas que sur des tombeaux, et ces fraternités quand elles se déchirent laissent les âmes désemparées et mortellement tristes. Si aiguë que fût cette douleur, elle s'augmentait chez dom Guéranger à la pensée de voir- son ami, en même temps qu'il s'éloignait de lui, se perdre pour l'Eglise, glisser dans ce même gallicanisme qu'il avait réprouvé, se mettre au service d'une erreur décevante et subtile et, avec le P. Lacordaire et Mgr Dupanloup que nul n'avait jugés aussi sévèrement que lui-même, former le noyau de l'école dite libérale, entrer dans ces luttes sans fruit si ce n'est sans éclat, qui devaient être doctrinalement réprouvées par le Syllabus et le concile du Vatican.
Ses relations avec l'évêque d'Orléans, nous le savons, dataient de quelques années déjà : les débuts en avaient été orageux et pénibles. Ils ne s'entendaient sur presque aucune question politique ou religieuse; mais Mgr Dupanloup était habile autant que tenace, et il venait d'ailleurs d'écrire un mandement sur la liberté de l'Eglise, dont Montalembert était si satisfait qu'il le déclarait la seule page de notre his-
(1) Lettre du 6 février 1853.
toire depuis 1852 que les cœurs catholiques consentiraient à se rappeler.
De graves différends avaient depuis 1848 séparé Lacordaire et Montalembert; néanmoins par leurs idées de liberté politique leurs esprits avaient toujours voisiné. On dirait que toute la thèse du livre de Montalembert sur les Intérêts catholiques au dix-neuvième siècle est en germe déjà dans une lettre fort curieuse que Lacordaire écrivait à Mme Swetchine dès 1847. « La religion est universelle, disait-il, elle peut vivre sous tous les régimes, mais il y a un régime qui lui est tout naturel et où sa subsistance exige moins de miracles de la part de Dieu. » On le pressent bien, ce régime est celui de la liberté politique. Au lieu que l'enquête de Montalembert n'avait porté que sur la première moitié du dix-neuvième siècle, Lacordaire moins soucieux du détail visait dix-huit siècles d'histoire d'un seul coup d'oeil rapide et sommaire. « Quand je jette les yeux, disait-il, sur l'histoire de ces dix-huit siècles, je suis frappé d'une chose que je veux vous dire, c'est que partout où le despotisme civil a fermement prévalu, le christianisme véritable, c'est-à-dire catholique, s'est à peu près éteint. Que peut une force spirituelle là où toute manifestation en est impossible (1)? » Il y aurait bien des réserves historiques et de droit à élever contre ces puissants raccourcis dont l'erreur première consiste à subordonner à des conditions naturelles l'existence et le développement des œuvres de Dieu. On a vu un germe vivant triompher des amas de décombres sous lesquels il était enseveli et, à travers d'obscures et pesantes résistances, se frayer un chemin vers l'air, la lumière et la vie. Dieu a sans doute assuré à son Eglise immortelle quelque chose de cette puissance vitale; elle a vu passer sur elle sans s'effrayer des siècles de despotisme violent et de persécution. Ayant conscience d'être ici-bas une étrangère, elle ne s'étonne pas des conditions qui lui sont imposées : de conditione non miratur. Mais pour l'heure nous avons seulement à reconnaître que Lacordaire et Montalembert étaient d'accord.
Lacordaire a raconté dans une lettre à Mme Swetchine comment une rencontre inattendue les rapprocha, Montalembert et lui.
A la gare du chemin de fer (Paris), je me suis trouvé face à face avec M. de Montalembert qui s'en allait à sa maison des champs par Montbard. C'était un voyage de huit heures à faire ensemble, et il y avait à peu près dix-huit ans que cela ne nous était arrivé. Je l'ai retrouvé pensant comme moi sur une foule de choses. Il m'a semblé que nous étions en 1832, lorsqu'il y a vingt ans nous revenions ensemble de Munich à Paris, au sortir de Home (2).
1832, c'était la chute de V Avenir et la dissolution de l'école de
(1) Lettre du 25 décembre 1847. Comte de Falloux, Correspondance du R. P. Lacordaire et de Mme Swetchine, p. 464-465.
(2) Lettre du 24 mars 1852. Comte de Falloux, op. cit., p. 509-510.