‹ Par un moine bénédictin--Chapitre 25 sur 187 · LIBERTÉ DE L'ÉGLISE · texte numérisé non relu

LIBERTÉ DE L'ÉGLISE

Lamennais. Quelques-uns des éléments de cette école se retrouvaient donc pour se grouper autour de l'évêque d'Orléans qui venait de publier le mandement sur la liberté de l'Eglise où, sans déclarer la guerre au pouvoir nouveau, il abritait pourtant sa réserve de l'autorité de Fénelon : « Quelque appui que reçoive (l'Eglise) des meilleurs princes, elle a toujours à craindre que la protection ne soit bientôt plus un secours, mais un joug déguisé», tandis qu'avec sa liberté, continuait l'évêque, elle ne court jamais aucun péril (1).

D'autres disciples de l'école de V Avenir s'inspirèrent d'idées un peu différentes et témoignèrent plus de confiance. « Du moment, écrivait Mgr de Salinis, que l'Eglise est libre parmi nous, nous possédons le principe de toutes les libertés. » Toutes, même les libertés sociales et politiques, sortent naturellement de la liberté de l'Eglise et meurent toutes avec elle. « Laissons faire l'Eglise, elle mûrira le germe; elle développera le sentiment de l'indépendance dans notre conscience; elle remettra la dignité dans nos mœurs : et alors la véritable liberté, la liberté des nations catholiques, renaîtra (2). » L'évêque d'Amiens répondait au mandement de Mgr Dupanloup dans les mêmes termes où l'abbé de Solesmes écrivait à l'auteur des Intérêts catholiques au dix-neuvième siècle.

Nul ne prônait le despotisme; tous appelaient la liberté, la liberté de l'Eglise d'abord : c'est à elle que revient l'éducation des peuples chrétiens, et c'est sa doctrine seule qui peut créer au cœur de ses enfants la sainte fierté qui défie et finit par décourager les absolutismes. La racine de toutes les libertés vraies est dans une idée chrétienne. L'Eglise par sa doctrine, les martyrs par leur sang versé ont plus fait pour la liberté que les journaux et tous les partis politiques qui se sont réclamés de son nom devenu aujourd'hui équivoque. Il ne sert de rien, hélas! ni de décréter la liberté politique dans une constitution, ni de la proclamer dans les discours de réunions publiques ou dans les colonnes d'un journal. La liberté des peuples n'est pas un cadeau qui leur puisse être octroyé par un pouvoir débonnaire ou fatigué. Si la liberté ne germe pas dans des âmes chrétiennes, si elle n'est pas la fleur de leur fierté native, l'expression de leur pensée résolue, le fruit de leur caractère, elle sera décrétée en vain; les peuples n'en sauront que faire, et cette chose sainte qui est, répétons-le, chrétienne d'essence et de racine, ne cessera d'être un embarras pour un peuple non encore mûr pour elle que pour devenir un jouet aux mains des aigrefins politiques, habiles à tyranniser au nom même de la liberté!

(1) Mandement de Mgr Vévêque d'Orléans et instruction pastorale sur la liberté de V Eglise, 2 décembre 1852. (L'Univers, 9 décembre 1852.)

(2) Instruction pastorale de Mgr l'évêque d'Amiens sur le pouvoir à V occasion du rétablissement de V Empire, G janvier 1853, p. 71. (L Univers, 22 janvier 1853.)

Après tout, la liberté n'est qu'un moyen. Pour le P. Lacordaire, elle était, nous nous en souvenons, un principe. Plus encore que Montalembert, il voyait clans la liberté politique un bien absolu dont tous les autres biens devaient sortir et qu'il fallait assurer premièrement. La liberté de l'Eglise viendrait après comme conséquence, comme résultat. La pastorale de l'évêque d'Amiens, son ancien frère d'armes, l'indigna; il lui répondit sur un accent qui montre trop le diapason auquel était montée la passion libérale (1). Un autre disciple de l'abbé de Lamennais, l'abbé Gerbet un an plus tard évêque de Perpignan, fit cause commune avec Mgr de Salinis (2). Nous n'avons pas à nous attarder sur ces incidents. En les rappelant, notre dessein est uniquement de marquer l'heure exacte où se dessinèrent de façon décisive des directions doctrinales qui ont influé sur l'histoire du siècle dernier. Au moment où nous sommes parvenus, la scission de cette école ancienne, héritière du comte de Maistre et ultramontaine de tendances, est un fait accompli.

En même temps que l'attitude nouvelle de Mgr l'évêque du Mans, les décisions obtenues à Rome avaient amélioré la situation de Solesmes. Beaucoup d'entraves avaient été levées; les mesquines hostilités ne pouvaient plus désormais s'abriter de l'autorité épiscopale; les moines, et ceux-là mêmes qui avaient pris part aux différends anciens, se groupaient autour de leur abbé que la confiance du souverain pontife leur rendait plus cher encore. Au scrutin qui devait assurer sa perpétuité, dom Guéranger obtint l'unanimité moins une voix. Restait pourtant l'épine qui n'avait cessé depuis six ans de se faire cruellement sentir, la question d'Andancette. Lorsque par sentence épiscopale la maison avait été fermée et les religieuses dispersées, l'ancienne supérieure, nous l'avons dit déjà, une fois rendue à la vie laïque, avait usé d'industrie pour satisfaire à la fois son dessein de vengeance et son désir d'argent. Aidée par un légiste sans scrupule qui avait épousé sa cause, elle exploitait avec audace la terreur d'un procès qu'elle menaçait d'intenter aux bénédictins et qui ferait scandale; et, rentrée en possession, par la sentence de l'évêque, de sa liberté d'aller et de venir, elle semait dans les diocèses et les communautés et jusqu'à Rome même ces bruits calomnieux que la perfidie invente et que la bonne foi étourdie accueille et fait circuler.

Après avoir, par respect pour le nom des siens, répondu au cours de 1850 non seulement pour la dette contractée par eux mais encore pour le surcroît usuraire qu'il avait plu à l'ancienne supérieure d'y

(1) Il ne nous convient, ni de citer ni de discuter les termes dans lesquels cette lettre a été conçue. On la trouvera dans Mgr de Ladoue, Vie de Mgr de Salinis, évêque d'Amiens, archevêque d'Audi (1864), 1. V, p. 257-258, note.

(2) Ici encore, nous renvoyons à Mgr de Ladoue, Mgr Gerbet, sa vie, ses œuvres et V école menaisienne (1872), t. II, 1. VIII, p. 343 et suiv.

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