L ' A I ' F AIRE I > ' A N D A N C E T T E 7 S
ajouter, clom Guéranger espérait en avoir fini avec d'indécentes réclamations; il avait compté sans les avides dispositions de ses ennemis à qui ces concessions premières avaient simplement révélé tout ce qu'on pouvait obtenir, en agitant le spectre d'un procès qui ferait grand bruit. Il était d'ailleurs très facile de préparer le scandale du procès par le scandale des rumeurs habilement semées auprès des amis de Solesmes qui, épouvantés, ne manqueraient pas d'incliner à composition. Un mémoire révoltant e1 diffamatoire fut écrit, communiqué à l'abbé de Solesmes, alors qu'il était encore à Rome; ce mémoire allait être imprimé et adressé à tous les évoques de France. On avait tenté de surprendre Mgr Bouvier; mais il y avait erreur de date : l'évêque du Mans commençait à se rapprocher de Solesmes (1). Il ne voulut entendre l'avocat de Mme Aimas que contradictoirement avec dom Guéranger, et l'avocat ne reparut plus. D'année en année, les exigences de l'ancienne supérieure croissaient avec les dettes nouvelles contractées chaque jour par elle, et de ces dettes l'abbé de Solesmes était considéré comme solidairement tenu. Aux anciens engagements devaient donc se surajouter des obligations nouvelles; et, par un procédé infiniment ingénieux, Solesmes était invité à faire les frais de la guerre soutenue contre lui.
Il ne saurait nous convenir d'entrer dans le détail répugnant de cette odieuse campagne qui finit par révolter ceux-là mêmes dont la bonne foi avait été surprise un instant. Le nonce fut saisi. H écrivit à dom Guéranger :
Très révérend père, j'ai appris avant-hier que hier devait commencer par des citations contre vous un procès entre les bénédictines d'Andancette et les bénédictins de Solesmes pour affaires d'argent, et que ce procès aurait pu produire un grand scandale. Je pense que si le procès avait lieu, quel qu'en pût être le résultat, il serait toujours fâcheux pour vous et pour les ordres religieux en général, surtout en France, et que si vous le perdiez, il serait désastreux pour le monastère de Solesmes. J'ai donc demandé à l'avocat des religieuses de suspendre le procès, en lui promettant que je m'efforcerais d'arranger l'affaire aimablement. Il m'a dit que lui et ses clientes désiraient ardemment que cela pût avoir lieu, et m'a promis de ne rien faire jusqu'à ce que je lui fasse connaître le résultat de mes démarches (2).
A l'heure même où se produisait 1" incident, le cardinal Gousset était à Paris. Sachant bien de quelle affection il entourait Solesmes, le nonce ne lui fit pas mystère de ce qui se tramait. Le cardinal s'en montra très peiné et très inquiet. L'avocat des religieuses parlait très haut. : « Si malheureusement on ne m'écoute pas, menaçait-il, je crierai si fort à l'audience que Rome même m'entendra. » Il n'était pas facile de concilier
(1) Mgr Bouvier à D. Guéranger, 19 mai 1852.
(2) Mgr Garibaldi à D. Guéranger, 25 mai 1852.
76 DOM GUERANGER
ce luxe de menaces avec les dispositions amiables dont il donnait au nonce l'assurance. Le fond des cœurs se révéla lorsque, le 2 juin 1852, l'avocat et ses clientes se rendirent à la nonciature. Quand le nonce, en présence de Mgr Gousset, demanda à l'ancienne supérieure si, en portant sa cause devant le représentant du saint-siège, son dessein n'avait pas été de consentir à un arrangement amiable et si le procédé le plus simple n'était pas de constituer un tribunal d'arbitrage qui prononcerait souverainement et sans appel, avocat et clientes se dérobèrent sous les plus futiles prétextes et s'efforcèrent de faire prendre le change par des fauxfuyants et des déclamations violentes. L'avocat, après un grand mouvement d'indignation, feignit le désespoir, jeta par terre le dossier de ses réclamations ainsi méconnues et protesta que devant une telle injustice, il ne lui restait plus qu'à abandonner ses saintes clientes à leur triste sort. Ce fut le signal d'une scène de mélodrame sans doute concertée d'avance dans le dessein d'apitoyer : devant le nonce et le cardinal, les religieuses se précipitèrent aux pieds de l'avocat, leur père, disaient-elles, et leur protecteur, le suppliant avec de grandes démonstrations de ne les abandonner pas. L'avocat se laissa fléchir et proposa un compromis. H eût consenti à le souscrire, s'il y était formellement inséré qu'il avait été imposé par l'autorité du nonce et du cardinal. Mgr Gousset fit remarquer que cette précaution suffisait à elle seule pour entraîner la nullité du compromis, se plaignit de cette mauvaise foi et se retira. Le nonce reprit alors sa première proposition, la constitution d'un tribunal d'arbitrage, moyen pacifique consenti chaque jour par tout homme honnête et droit, moyen qui ne pouvait dans l'espèce être onéreux pour les plaignantes, puisque le nonce déclarait abandonner à leur avocat lui-même le choix des arbitres. Eefus obstiné de l'avocat. Mgr Garibaldi outré en prit occasion de remarquer qu'une entrevue ainsi comprise n'avait point le caractère d'une tentative de conciliation, mais que du moins elle trahissait le dessein d'obtenir des bénédictins de nouveaux sacrifices d'argent, en brandissant contre eux comme une arme la menace du scandale. « Eh! pourquoi lâcher ses armes quand elles sont bonnes? » répliqua non sans une pointe de cynisme l'avocat irrité. La même scène se reproduisit à l'archevêché de Paris avec le même résultat; l'avocat voulait un arrangement mais se refusait obstinément à l'arbitrage. Les efforts de Mgr Sibour et des amis de Solesmes, MM. Thayer, de Kergorlay et Baudon, vinrent se briser là où le nonce avait échoué.
L'avocat des bénédictins, M. Lesobre, résolut dès lors de concert avec le nonce de porter l'affaire devant un tribunal. Mais il fallait à l'adversaire la publicité des débats; et, sur la nouvelle que le tribunal songeait à l'interdire, l'avocat des bénédictines que cette mesure déconcertait s'y opposa de tout son pouvoir. Il échoua. A tout prix, il voulait du scandale : à nouveau il menaça d'un mémoire adressé à tous les
évêques de France, puis au moment de l'audience, fit défaut. Les évêques de France qui avaient d'autres soucis ne semblaient point désireux de prendre parti pour une intrigante que l'évêque de Valence, son supérieur direct, avait nettement désavouée. Aussi n'est-ce qu'en 1853 vers le milieu de l'année que l'abbé de Solesmes vit enfin le dénouement de cette méchante affaire qui durant sept ans mit à une rude épreuve sa confiance surnaturelle.
Au milieu de tels soucis avivés périodiquement par des assauts renouvelés contre lesquels il n'avait aucun moyen de défense, sans tranquillité aujourd'hui, sans sécurité pour le lendemain, dom Guéranger eut à peine le loisir de ressentir d'autres ennuis. Il apprit sans s'émouvoir que l'évêque d'Orléans, après lui avoir offert d'abord puis retiré l'église de Saint-Benoît-sur-Loire, entrait en négociations avec des familles bénédictines de France et de l'étranger pour leur remettre la garde du tombeau de saint Benoît à ces mêmes conditions qu'il avait autrefois refusées à Solesmes. Manifestement le motif de rupture était ailleurs que dans les exigences de l'abbé de Solesmes, puisqu'elles étaient consenties à d'autres qu'à lui. Dom Guéranger n'avait jamais avoué d'autre intérêt à cette fondation un instant espérée que la joie de recueillir pour sa jeune congrégation l'église la plus bénédictine de France. Des tendances doctrinales opposées, jointes à l'humeur dominatrice de Mgr Dupanloup, auraient promptement entraîné de graves dissidences et une situation délicate pour les moines de Solesmes attachés à Fleury. En outre, un personnel d'une quarantaine de religieux ne permettait aucunement de mener de front avec la fondation de Fleury celle de Ligugé qui souriait au cœur de Mgr Pie et de dom Guéranger, et une autre en Franche-Comté à laquelle s'intéressait fort un de ses moines, le P. Kaphaël Dépillier. Disons pour en finir que douze ans d'indécisions devaient s'écouler encore avant que deux religieux bénédictins de la Pierre-quivire, fils du P. Muard, rattachés par lui à la congrégation de Subiaco, vinssent prendre possession de l'église de Fleury et de la portion des ossements de saint Benoît que les largesses de Mgr Dupanloup n'avaient pas distraite. Cette prise de possession n'eut lieu qu'en 1865.
Plus riche en hommes, dom Guéranger aurait été en mesure di prêter aux désirs de l'abbé de Saint-Bonifacc do Munich, le P. Birker, qui sur les entrefaites vint à Solesmes avec le Dr Haneberg, professeur à l'université de Munich, solliciter un maître des novices pour le monastère qui lui avait été récemment confié; même avant de se tourner du côté de la Bavière, dom Guéranger eût cédé aux instances de son ami l'abbé de Saint-Paul de Rome, dom Falcinelli, qui avait tous les droits pour réclamer en faveur de son abbaye l'aide fraternelle que dom Guéranger profès de Saint-Paul uelui eû1 pas refusée. Mais il ue pouvait, sans tenter Dieu lui-même, disposer en faveur de contrées étrangères des éléments
qu'allaient réclamer de lui deux centres monastiques à créer en France.
Longtemps avant l'appel que le cardinal Gousset avait, en faveur de Solesmes et sur la demande de Pie IX, adressé à sa province, dom Dépillier avait en tous sens parcouru la Franche-Comté pour intéresser à l'œuvre bénédictine un clergé auquel il avait autrefois appartenu. Il ne manquait certainement pas d'initiative. H s'aperçut ou crut s'apercevoir que la générosité de ses compatriotes s'emploierait plus volontiers et plus largement à une œuvre locale qu'à une institution lointaine. Sans doute il était lui-même une preuve que l'on peut de la Franche- Comté aborder à Solesmes; mais enfin l'esprit provincial est ainsi fait qu'il désire bénéficier de ses propres largesses. C'est chose trop légitime. Dans quelle mesure une pensée personnelle, un retour sur soi, un espoir lointain se mêlèrent-ils chez le moine quêteur au désir d'enrichir d'une abbaye bénédictine sa province d'origine et de concilier à une institution indigène la faveur du clergé, il serait aujourd'hui très superflu de le rechercher. Les problèmes qui s'agitent au fond des cœurs ne se prêtent pas, à leur naissance, à des déterminations exactes, et les événements de l'avenir sont seuls capables, en trahissant les pensées secrètes, de révéler aussi l'erreur première qui fait tout avorter.
Lorsque l'abbé de Solesmes revint de Rome, ayant obtenu le retrait des anciennes décisions qui interdisaient la fondation de maisons nouvelles, et avant que fût prête la fondation de Ligugé, dom Dépillier espéra que le premier monastère né de Solesmes serait le sien et renouvela à dom Guéranger l'offre qui lui avait été faite déjà d'acquérir l'ancienne abbaye d'Acey, dans le diocèse de Saint-Claude, à des conditions extrêmement avantageuses. Cloître, réfectoire, salle capitulaire, cellules, tout était en état de conservation parfaite. L'église abbatiale seule avait souffert, mais le chœur était demeuré tout entier; les jardins étaient vastes et fertiles. Ce qui, au dire de dom Dépillier, plus encore que l'état des lieux assurait l'avenir de cette fondation, c'était la disposition des esprits : l'évêque, Mgr Mabile, et tout son clergé voyaient le projet avec grande faveur et l'encourageraient de tout leur pouvoir. L'acquisition fut faite en mai 1852 au prix de soixante mille francs. L'évêque de Saint-Claude voulut féliciter l'abbé de Solesmes de cette fondation monastique qui lui semblait de bon augure pour son épiscopat : « Je vous exprime tout ce que j'ai de joie et d'espérance dans l'âme en pensant que notre diocèse va s'enrichir d'une maison de votre ordre. Au début de mon épiscopat pouvais-je avoir un plus grand encouragement et une plus grande bénédiction? » B indiquait pourtant la condition indispensable selon lui au succès de l'entreprise commencée : « Le clergé est bien disposé; mais je dois vous dire que c'est à condition que vous devrez souscrire dans l'acte et qu'on saura bien que c'est pour vous qu'on achète la maison d'Acey. Alors le clergé du Jura ne reculera.
ACEY ET LIGUGÉ 79
je crois, devant aucun sacrifice (1). » L'abbé de Solesmes, chargé déjà de plus de fardeaux qu'il n'en pouvait soutenir et confiant par ailleurs dans l'esprit d'obéissance et de pauvreté des siens, ne crut pas sur ce point devoir déférer à la pressante invitation de Mgr de Saint-Claude et préféra laisser le P. Dépillier propriétaire nominal de l'abbaye Ce fut une faute que l'avenir fera expier durement Avec la tendance au murmure, le danger contre lequel la règle bénédictine s'efforce le plus instamment de prémunir le religieux est précisément toute disposition qui l'amènerait à se regarder comme ayant une richesse personnelle quelconque. Toujours perfide, cette tentation de la propriété est plus prochaine chez un jeune moine qui n'est point garanti contre elle par une longue pratique de la pauvreté. Le tempérament religieux ne se construit pas en un jour. La suite des événements nous en fournira la lamentable démonstration.
La nouvelle de cette fondation bénédictine se répandit bientôt. Le cardinal Mathieu, archevêque de Besançon, fut moins favorable que l'évêque de Saint-Claude, et Mgr Pie de son côté parut s'inquiéter que l'abbé de Solesmes suscitât de si bonne heure un rival à Ligugé qui n'était pas né encore. L'évêque de Poitiers avait acquis enfin l'ancien monastère tant illustré par saint Martin. Le retard apporté à la mise en possession tenait à l'extraordinaire longévité d'une chétive nonagénaire qui n'avait plus qu'un souffle; il venait aussi de la prudence de l'évêque. Dans son désir d'assurer la pérennité de la fondation monastique si affectueusement préparée, il voulait faire ratifier par le gouvernement l'union de Ligugé à la mense épiscopale de Poitiers (2). En 1852, on avait encore la confiance naïve; on croyait qu'il existe des procédés efficaces pour assurer aux religieux un lendemain, une demeure et l'intégrité de leur vie. Mon dessein est de « m'engager, moi et mes successeurs, envers l'ordre de Saint-Benoît par une charte de fondation d'un prieuré que suivra, je l'espère, un bref d'érection en abbaye. Vous ne pourriez pas aliéner, voilà tout; mais à part cela, vous seriez irrévocablement chez vous, et si mes successeurs voulaient enfreindre un contrat aussi solennel, vous auriez votre recours auprès du saint-siège (3) . Telles étaient les dispositions de Mgr Pie, lorsque se répandit la nouvelle de la fondation d'Acey. Dom Guéranger s'empressa de rassurer l'évêque de Poitiers : « Je sens le besoin de vous renseigner par moi-même, mon très cher seigneur, sur ce que V Univers vous a appris d'une fondation pour notre ordre dans le diocèse de Saint-Claude. N'allez pas croire que je fasse pour cela infidélité à vous ou à Ligugé (4). » Du fond de
(1) Lettre du 9 mai 1852.
(2) Mgr Pie à D. Guéranger, 24 avril 1852.
80 DOM GUERANGER
Pyrénées, l'évêque demeure quand même préoccupé. « N'appauvrissez pas trop votre personnel, écrit-il; c'est tout ce que je puis vous demander, puisque j'ignore encore les temps et les moments que le Père céleste a établis dans sa toute-puissance (1). » Le conseil fut suivi. A l'origine, un seul compagnon fut donné à dom Dépillier, le P. Menault, religieux actif et intelligent. Ensemble ils devaient porter les privations et les fatigues du commencement. S'il eût été désobligeant pour l'évêque de Poitiers, premier en date, ami sûr et dévoué, d'appauvrir d'avance la fondation projetée par lui, il eût été imprudent et prématuré d'abandonner aux deux religieux envoyés à Acey le soin de recruter librement la maison qu'ils préparaient. Dom Guéranger se réserva donc le droit d'accueillir les vocations qui s'offriraient pour le nouveau monastère. C'était à la fois prudence et mesure : il faut veiller avec soin sur les berceaux; les empressements de la première heure préparent de durs mécomptes.
Sur ces entrefaites et du sein de ce petit monastère franc-comtois qui commençait, l'abbé de Solesmes fut avisé que le gallicanisme fermentait à nouveau. L'attitude résolue prise par Kome contre les doctrines séparatistes, la condamnation du Manuel de Lequeux (2) et de la théologie de Bailly (3), la théologie de Mgr Bouvier déférée à l'Index (4) témoignaient d'un réveil de l'unité doctrinale; le parti menacé fit tête. Au mois d'octobre 1852 commençait à circuler dans le monde ecclésiastique, de façon clandestine et sans nom d'auteur, un mémoire manuscrit d'abord, puis imprimé (5) dans le plus grand secret à cinq cents exemplaires (6) où, sous prétexte de revendiquer l'application de l'ancien droit coutumier de l'église gallicane, des plumes habiles avaient condensé tout le venin des doctrines nationales. Adressé aux évêques de France, passé sous le manteau, le mémoire accomplissait son œuvre perfide avec d'autant plus de sécurité qu'il n'était communiqué qu'à titre confidentiel; toutes précautions étaient prises pour qu'il ne fût livré qu'à ceux-là mêmes dont il voulait rassurer les convictions, en dehors des discussions mitantes et de la polémique téméraire des journaux (7). Signalé partout, il était introuvable dans son entier. On savait seulement qu'il s'appliquait à réduire l'autorité du pape. Le Mémoire sur le droit coutumier ressassait toutes les vieilles rancunes; il n'avait
(2) Décret du 27 septembre 1851. (L'Univers, 11 octobre 1851.)
(3) Décret du 7 décembre 1852. (L'Univers. 24 décembre 1852.)
(4) Mgr Bouvier à D. Guéranger, 19 mai 1852. (Lettre de Rome à Mgr Bouvier, 10 mai 1852.)
(5) Sur la situation présente de Véglise gallicane, relativement au droit coutumier. Mémoire adressé à Vépiscopat. (Paris, Tmpr. de Simon Raçon et C' .)
(6) L'abbé Lottin à D. Guéranger, 23 décembre 1852.
(7) Avis, collé à l'intérieur de la couverture, et conclusion, p. 186.