MÉMOIRE SUR LE DROIT COUTUMIER
rien oublié depuis les temps de Philippe le Bel : l'église gallicane formait un monde à part dans la catholicité, elle échappait au droit commun de l'Eglise catholique; les actes qui au cours du dix-neuvième siècle avaient témoigné de la souveraineté pontificale étaient considérés comme des infractions aux traditions saintes de cette église; enfin il revendiquait assez ouvertement pour les évoques le droit non seulement de protestation mais même de résistance aux constitutions pontificales, si elles n'avaient pour objet que la discipline. Après tom. évoques pasteurs de droit divin ne savaient-ils pas mieux que le pape, mieux surtout que les congrégations qui ne voient et ne jugent que de loin, quels sont les vrais intérêts de leurs diocèses? La France n'étaitelle pas en possession de ne s'incliner pas devant l'autorité des congrégations romaines, surtout de l'Index et de l'Inquisition, et de ne reconnaître les bulles disciplinaires qu'après qu'elles avaient été au préalable dûment promulguées? En un mot, l'église gallicane ne bénéficiait-elle pas d'un privilège qui lui assurait dans mille questions de jurisprudence canonique et de discipline un droit spécial fondé sur une pratique séculaire?
L'auteur anonyme du Droit coutumier n'avait eu garde, dans celle somme des libertés gallicanes, d'oublier les questions relatives aux liturgies particulières, « questions si dénaturées depuis quelques années, disait-il, et à l'occasion desquelles on a blâmé et même accusé avec une sorte de violence l'ancienne église gallicane (1) ». Etait-il donc si nécessaire pour prier avec le pape de suivre le bréviaire romain (2)? Si plusieurs évêques en France, se laissant emporter au courant ultramontain déterminé par l'abbé de Lamennais, ont cru pouvoir adopter la liturgie romaine, il ne faut voir dans la décision qu'ils ont prise qu'une simple mesure administrative et le fruit d'une déférence peut-être excessive à des préventions peu éclairées, éveillées dans le clergé inférieur. L'abbé de Lamennais avait créé l'ultramontanisme; dom Guéranger avait provoqué par ses écrits la crise liturgique; Rome avait voulu honorer par ses faveurs l'utilité qu'offraient sous quelques rapports les études de l'abbé de Solesmes; mais la censure, que des prélats aussi vénérés que Mgr d'Astros, Mgr Fayet, Mgr Clausel de Montais avaient prononcée contre les Institution?, montrait à quel point l'église gallicane désavouait ces enfants perdus qui s'élevaient confie leur mère. Le Mémoire se traînait ainsi durant cent quatre-vingt-dix pages à travers tous les lieux communs d'une controverse captieuse, embarrassée, inhabile à concilier, avec l'orthodoxie et le respect, une doctrine réellement schismatique dans ses tendances et sa direction.
H serait presque oiseux aujourd'hui de rechercher curieusement à
qui revient la paternité de ce mémoire. Les noms de MM. Lequeux, Gallais, Icard, furent prononcés. Nous sommes fort loin de ces débats et des passions qui leur ont donné naissance. Pourtant il n'est pas absolument sans intérêt pour l'histoire de constater qu'il fut réellement de plusieurs plumes réunies dans un concert ingénieux dont son texte portait les traces. Malgré son allure clandestine il fit scandale. Le cardinal Gousset le dénonça au public par une très ferme réfutation; il avait pris au mouvement liturgique une part trop personnelle pour n'écarter pas une fois de plus les liturgies particulières et les défenseurs qui s'étaient levés pour elles.
On oppose (à dom Guéranger), disait-il, les illustres archevêques de Toulouse et de Paris, ainsi que Mgr Fayet, mort évêque d'Orléans. Mais le savant bénédictin s'est si bien défendu, surtout dans ses Lettres à ce dernier prélat dont l'ouvrage paraît avoir été fait un peu à la hâte, que les attaques dirigées contre les Institutions n'ont eu d'autre résultat que d'accélérer le mouvement qui nous ramène à l'unité liturgique. En effet, des treize conciles qui ont eu lieu parmi nous sous le gouvernement de la république, huit se sont formellement déclarés pour le rétablissement de la liturgie romaine, les cinq autres ne faisant point d'opposition, ne réclamant ni en faveur de « nos leïles liturgies particulières », ni en faveur du prétendu droit des évêques de régler par euxmêmes sans l'intervention du saint-siège ce qui a rapport au culte divin (1).
L'abbé de Solesmes n'avait pas à se défendre, alors qu'il était ainsi justifié. Le Mémoire sur le droit 'coutumier avait d'ailleurs été déféré à l'Index : nul ne doutait qu'il y dût être condamné. Le gallicanisme allait compter un échec de plus. Mgr Bouvier qui excellait à saisir les opportunités s'était rendu à Rome (2) et, pour éviter cette condamnation toujours suspendue sur sa théologie, avait consenti à tous les remaniements exigés de lui (3). Cet indice était à lui seul expressif du discrédit où tombaient des doctrines que désertaient leurs propres défenseurs. H eût été prématuré pourtant de penser que le parti gallican eût renoncé à combattre, et il le fit bien voir dans les premiers jours de 1853.
L'historien de Louis Veuillot a rapporté (4) comment Y Essai de Donoso Cortès sur le catholicisme, le libéralisme et le socialisme réveilla ces mêmes passions qu'avait soulevées la querelle des classiques. H n'y avait eu d'ailleurs de trêve qu'en apparence et toute question nouvelle, quelle qu'en fût la nature, mettait aux prises les mêmes animosités. L'Essai de Donoso Cortès avait trouvé place dans la Bibliothèque non* relie dirigée par Louis Veuillot; il fut critiqué par l'abbé Gaduel, vicaire
(1) Observations sur un mémoire 'présenté à Vépiscopat sous le Hlre : Sur la situ présente de V église gallicane, relativement au droit coutumier (1852), p. 79-80.
(2) Novembre 1852-janvier 1853.
(3) L'abbé Lottin à D. Guéranger, 17 janvier 1S53.
(4) Eugène Veuillot, Louis Veuillot, t. II (1901), chap. xx, p. 531 et suiv.