INTERDICTION DE « L'UNIVERS
général d'Orléans (1). Louis Vcuillot que l'on visait à travers Donoso Cortès entra en conversation avec son critique (2). L'abbé Cognât soutint l'abbé Gaduel (3) : ils ne manquaient ni d'habileté, ni de théologie, ni surtout de bonne volonté à mettre à mal Louis Veuillot; mais enfin ni l'un ni l'autre n'étaient de taille. Lorsqu'ils virent que décidément l'avantage n'était pas de leur côté, ils demandèrent mainforte à l'autorité de Mgr Sibour contre les articles à leur sens diffamatoires et scandaleux de VUnivers. L'archevêque de Paris n'avait pas besoin d'être sollicité beaucoup; il rendit une ordonnance qui dépassail les vœux de ceux-là mêmes qui l'avaient provoquée. Il interdisait aux communautés et aux prêtres de l'archidiocèse de Paris de lire VUnivers; peine de suspense était portée contre tout ecclésiastique assez osé pour concourir dans n'importe quelle mesure à la rédaction du journal ainsi condamné au pain et h l'eau.
Nous défendons, ajoutait-il, à VUnivers et aux autres journaux religieux, aussi bien qu'aux revues catholiques qui s'impriment dans notre diocèse, de reproduire dans leur rédaction, en manière de qualificatifs injurieux, les termes d'ultramontains et de gallicans, et nous rappelons aux écrivains catholiques que les publications relatives aux questions délicates de la théologie ne doivent se faire que sous la dépendance de l'ordinaire, conformément aux prescriptions canoniques (4).
On reconnaît ici l'extension que donnait Mgr Sibour aux dispositions édictées autrefois par le concile de Paris. L'ordonnance étonna par sa violence extrême. Visiblement elle avait été dictée par cette même passion qui avait valu au journal en 1850 un blâme aussi peu mesuré; des juges compétents la trouvèrent merveilleuse dans son ignorance du droit canonique et sa prétention à l'omnipotence épiscopale. Le premier moment fut celui de l'effarement, Louis Veuillot était absent. Mgr Sibour avait une fois de plus frappé à l'heure opportune pour effrayer Rome et s'employait à recueillir des adhésions épiscopales. Il était à craindre que Rome ne consentît pas à prendre parti pour un journaliste contre une portion même réduite de l'épiscopat français. Cette préoccupation se fait jour dans les lettres de du Lac à dom Guéranger.
Il me paraît évident que si les évêques romains ne font rien en France, Rome cherchera et trouvera le moyen de ne rien faire elle-même. Se trouvera-t-il en France un évêque qui ait le courage de se sacrifier pour l'Eglise? Croyez bien
(1) L'Ami de la religion, 4, 6, 8, 22 janvier et J'r février 1863, n"' 6471, 6472, ">473, 6479 et 5483, t. CLIX, p. 21 et suiv., 49 et suiv., 69 et suiv., 189 «t suiv., 263 et suiv.
(2) VUnivers, 25, 27, 31 janvier et 3 février 1853.
(3) UAmi de la religion, 27 janvier et 1er février 1853, n0' 5481 et 5483, t. CLIX, p. 225 et suiv., 268-269.
(4) Ordonnance du 17 février 1853. (L'Univers, 20 février 185o. )
que là est la question et que tout ce que Veuillot et V Univers pourront faire n'aura aucun résultat. Si la cause reste entre quelques journalistes et des évêques, les journalistes seront écrasés. H n'y a de chance de salut que si elle est posée entre évêques et évêques (1).
Dom Guéranger ne s'y méprit pas. En même temps qu'il conseillait d'interjeter auprès du souverain pontife appel de la sentence de l'archevêque de Paris, il inclinait l'évêque de Poitiers à intervenir :
Je vous en supplie, mon cher seigneur, par le caractère sacré qui fait que je vous appelle mon seigneur et mon père, écrivez au souverain pontife, entourezvous dans cette démarche de tous ceux de vos collègues qui vous sont sympathiques. Ne laissez pas bâillonner la presse catholique... Voyez tout le venin que je vous ai toujours signalé dans cette détestable prétention de soumettre à la censure les écrits des catholiques et du clergé. C'est le plus grand péril de l'église de France. Jamais l'épiscopat gallican n'y eût même songé, et cette mesure a été reçue avec docilité par des évêques qui n'ont pas vu où on les entraînait (2).
L'évêque de Poitiers avait devancé l'invitation pressante de son ami et signalé la prétention exorbitante de l'ordonnance qui n'allait à rien moins qu'à constituer en faveur de l'archevêque de Paris une sorte de patriarcat (3).
Mgr de Dreux-Brézé, évêque de Moulins, avait élevé le débat au-dessus de toutes les passions et rancunes personnelles :
Abstraction faite de l'ordonnance en elle-même, il se présente ici une question préjudicielle que je n'ignore pas avoir attiré depuis un certain nombre d'années la sérieuse attention de plusieurs de mes vénérables collègues et sur laquelle, un moment ou un autre, il semble impossible que la vérité n'arrive pas à se faire jour. Chacun comprend en effet que la presse religieuse, principalement parce qu'elle a dans Paris son siège principal ou pour mieux dire unique, n'est pas seulement la presse de cette ville, mais celle de toute la France et jusqu'à un certain point de Rome même et de tout le monde catholique. H y aurait donc heu de déterminer quels sont, sur cette presse devenue par son universalité le patrimoine de tous, les droits particuliers de l'ordinaire, droits qui assurément ne sauraient aller jusqu'à enlever aux autres évêques et aux écrivains catholiques la seule voix dont ils puissent disposer pour défendre en temps opportun les intérêts qu'ils estiment en péril et transmettre, directement ou indirectement, la manifestation de leurs opinions au public. Autrement on ne voit que trop sous quelle servitude les opinions les plus libres et les plus autorisées se trouveraient enchaînées, si les conditions de leur publicité dépendaient exclusivement d'une autorité locale, quelque respectable qu'elle soit d'ailleurs (4).
(1) Lettre du 26 février 1853.
*(2) Lettre du 27 février 1853.
*(3) Mgr Pie à D. Guéranger, 4 mars 1853.
•(4) Lettre circulaire (n° 26) de Mgr V évêque de Moulins au clergé de son diocèse,