‹ Par un moine bénédictin--Chapitre 29 sur 187 · GALLICANISME ET ULTRAMONTANISME · texte numérisé non relu

GALLICANISME ET ULTRAMONTANISME

Mgr Sibour ne sut pas prendre son parti de ces réserves qui s'enveloppaient pointant d'une parfaite courtoisie. La hauteur mesurée et tranquille de Mgr l'évêque de Moulins, si éloignée des âpres formules de l'évêque de Chartres en une circonstance analogue, provoqua chez l'archevêque de Paris une démarche plus fâcheuse encore et plus excessive que tout ce qui avait précédé. On put lire avec stupeur dans V Univers du 10 mars 1853 une lettre nouvelle de l'archevêque de Paris déférant au saint-siège la lettre circulaire de Mgr l'évêque de Moulins. Au lieu d'être entre journaliste et évêque, la cause était maintenant entre évêque et évêque : VUnivers respira. Toute passion est si mauvaise conseillère que Mgr Sibour se réfutait lui-même, en affectant de considérer comme un attentat la lettre de Mgr de Moulins. « J'ignorais, écrivait-il au pape, que le mal fût déjà si grand et que l'épiscopat consentît à s'armer contre lui-même en donnant publiquement l'exemple de l'oubli des saints canons et des règles de la hiérarchie ecclésiastique. Voilà ce que j'ignorais, ce que Mgr de Moulins a voulu nous apprendre à tous, ce que MMgrs de Châlons (1) et d'Avignon (2) viennent de confirmer (3). » N'y avait-il pas aussi quelque naïveté à traduire l'acte de l'évêque de Moulins sous les couleurs d'une révolte contre les lois de la hiérarchie? Quoi qu'il en soit, Mgr de Dreux-Brézé ne s'en émut que dans la juste mesure. L'abbé de Solesmes l'avait félicité de sa décision. « Votre suffrage dont j'apprécie toute la valeur m'est allé au cœur, lui répondait-il; il sera une de mes plus douces consolations au milieu des épreuves auxquelles je m'attends; mais je les soutiendrai avec la grâce de Dieu et la paix de ma conscience (4). » Une fois de plus, gallicanisme et ultramontanisme étaient aux prises. L'évêque de Montauban ayant porté condamnation contre le Mémoire anonyme sur le droit coutumier en France (5), dom Guéranger s'étonna du silence de l'évêque de Poitiers : « Laisserez-vous, mon cher seigneur, à l'évêque de Montauban l'honneur d'avoir agi seul contre le factum Lequeux et compagnie? Je me flatte que non. Le temps des ménagements doit être passé et une

touchant la lecture du journal l'Univers, 26 février 1853, p. 2. (L'Univers, 11 mars 1853.)

(1) Lettre de Mgr V évêque de Châlons au sujet du journal l'Univers, 1er mars 1853. (L'Univers, 3 mars.)

(2) Lettre circulaire de Mgr V archevêque d'Avignon au clergé de son diocèse au sujet du journal l'Univers, 2 mars 1853. (L'Univers, 6 mars 1858.)

(3) Lettre de Mgr l'archevêque de Paris déférant au saint-siège la lettre circulaire de Mgr l'évêque de Moulins, toucliant la lettre du journal l'Univers, 9 mars 1853. (L'Univers, 10 mars 1853.)

(4) Lettre du 12 mars 1853.

(5) Lettre circulaire de Mgr l'évêque de Montauban à M. le supérieur et à MM. les professeurs et directeurs de son séminaire, ainsi qu'à tous les membres de son clergé, portant condamnation d'un mémoire anonyme sur le droit coutumier, adressé clandestinement à tous les évêques et à tous les séminaires de France..., 4 mars 1853. (L'Univers, 9 mars 1853.)

censure motivée comme vous savez faire ouvrira clignement votre carrière extra-diocésaine (1). » Mais une fois de plus l'évêque de Poitiers avait satisfait d'avance au désir de l'abbé de Solesmes. Il avait écrit à Rome. Les renseignements qu'il en avait reçus lui faisaient pressentir la défaite de l'archevêque de Paris, dont l'évêque d'Orléans ressentirait le dur contre-coup; et ayant déféré à l'autorité pontificale le Mémoire sur le droit coutumier, il devait se refuser à le censurer luimême (2).

L'archevêque de Paris s'évita l'ennui d'une rétractation en retirant spontanément (3) les défenses portées par l'ordonnance du 17 février; il amoindrissait pourtant la spontanéité de ce retrait, en avouant y consentir pour témoigner de sa soumission à la nouvelle encyclique. Il s'agissait de l'encyclique Inter multipliées angustias (4) où Pie IX, après avoir félicité les archevêques et évêques de France du mouvement qui les ramenait à la liturgie romaine, se bornait, sur la question des classiques et de l'enseignement, à réclamer de la vigilance des évêques les mesures tutélaires qui devaient assurer l'éducation chrétienne de la jeunesse et la formation des clercs. Rome ne prenait parti ni pour ni contre les auteurs païens et évitait de donner trop d'importance à une question de pure pédagogie que les passions avaient démesurément grossie et envenimée. En échange, le souverain pontife Pie IX déplorait le flot malsain des publications impies répandues dans le peuple chrétien et rappelait aux évêques les pressantes instances qu'il leur avait adressées quatre ans auparavant, les invitant à ne négliger rien de tout ce qui pouvait assurer à l'Eglise parmi les écrivains du temps de zélés défenseurs.

L'Univers n'était pas nommé et ne pouvait pas l'être; mais n'était-ce point sa direction générale et son œuvre que Pie IX louait hautement, lorsqu'il signalait à la vigilance des évêques la guerre violente dirigée contre la chaire de Saint-Pierre, le centre de l'unité catholique, et qu'il appelait leur faveur sur les écrivains qui se faisaient gloire d'une adhésion filiale et respectueuse au siège apostolique? Le pape n'avait donc rien négligé; même, afin de grouper dans ce document mémorable toutes es causes qui de France avaient été portées à son tribunal, il ajoutait :

Nous ne pouvons Nous empêcher ici de vous exprimer la douleur profonde dont Nous avons été affecté lorsque, parmi d'autres mauvais écrits publiés en France dans ces derniers temps, il Nous est parvenu un mémoire édité en français, à Paris, sous ce titre : Sur la situation de V église gallicane relativement au droit coutumier, dont l'auteur contredit de la manière la plus manifeste ce que

(1) Lettre du 11 mars 1853.

(2) Mgr Pie à D. Guéranger, 14 mars 1853.

(3) 8 avril 1853. (L'Univers, 9 avril 1853.)

(4) 21 mars 1853.

L'ENCYCLIQUE « ÏNTEB MULTIPLICES » 87

Nous vous recommandons et inculquons avec tant de sollicitude. Nous avons adressé ce libelle à notre congrégation de l'Index, afin qu'elle le réprouve et le condamne .

Et en effet un décret de l'Index du 26 avril porta condamnation du Mémoire (1); à dater de ce jour, aucun des auteurs à qui on en faisait honneur ne consentit plus à y avoir mis la main. La passion gallicane était durement ramenée. « Voua avez dû être content de l'encyclique, écrivait Mgr de Poitiers à l'abbé de Solesmes, et principalement de la note infligée au Mémoire. On nous garde bien des rancunes dans un certain camp. Il nous reste beaucoup à faire, et l'obligation de le faire avec plus de prudence que jamais. La Fontaine l'a dit :

Et prenez garde à vous

Le lendemain de la victoire (2). »

Les rancunes dont parle l'évêque de Poitiers s'augmentaient d'humiliantes déconvenues, quelquefois plus difficiles à porter que de réelles souffrances. L'ancien évêque de Chartres, Mgr Clausel de Montais, avait employé les loisirs de sa démission et les restes d'une ardeur qui ne s'éteignait pas à poursuivre le cours de ses animosités contre les doctrines romaines et contre dom Guéranger. Sa plume infatigable avait produit une nouvelle brochure; elle avait été adressée aux évêques et portait comme titre : Effets probables des disputes sur le gallicanisme. Devant l'encyclique, il fut contraint de la désavouer par une note adressée à tous ceux qui l'avaient reçue (3). Pareille mésaventure advint à l'évêque d'Orléans. Un mandement contre V Univers était imprimé déjà à Orléans; on en porta le texte à VAmi de la religion; tout était composé, l'œuvre allait paraître, des journaux de l'étranger annoncèrent même qu'elle avait paru. Une estafette envoyée par Mgr Dupanloup à VAmi de la religion arriva à temps pour faire surseoir à la publication de la Lettre pastorale de Mgr V évêque dbOrlêans au clergé de son diocèse sur V église de France, son dévouement au saint-siège et ses titres au respect de ses enfants. Surseoir est ici le mot. propre; car la lettre pastorale, qui sous couleur de pacification n'était qu'un réquisitoire enflammé contre VUnivers, fournira plus tard la trame de «l'Univers» jugé par luimême. Mais nous ne devons pas anticiper.

A l'époque même de ces différends, l'abbé de Solesmes entrait dans la phase définitive et la plus douloureuse de ses démêlés avec l'ancienne supérieure d'Andancette. Le tribunal était saisi, nous l'avons vu; pourtant les religieuses nomades n'avaient encore ni interrompu le cours

(1) L'Univers, 11 mai 1853.

(2) Lettre du 30 avril 1853.

(3) Mgr Pie à D. Guéranger, 20 mai 1853.

88 DOM GUERANGER

de leurs démarches ni ralenti leur zèle à décrier Solesmes; et on pense bien qu'il était en France telle et telle région où les bruits calomnieux trouvaient un facile accès. Le parti gallican se consolait de ses défaites en songeant que les ultramontains avaient leurs ennuis. Des ajournements continuels laissaient aux calomnies le loisir de circuler et de s'étendre. L'avocat conseil de dom Guéranger, M. Lesobre, qui tenait en mains depuis longtemps tout le détail de la cause, paraissait d'une grande sérénité; il se croyait assuré de faire pleine lumière, grâce au mémoire très complet qu'il avait fait imprimer. Sa sécurité était telle qu'on dut le rappeler d'Italie l' avant-veille du procès. H revint. Mais, pour compenser la pénurie de ses moyens, l'adversaire avait fait choix pour avocat de M. Chaix d'Est-Ange. Le procès fut plaidé le 8 juillet. Le résultat fut de nature à consterner le comité ami de Solesmes dont tous les membres avaient tenu à être présents. Le tribunal fit de sa sentence deux parts : l'une qui reportait sur l'ancien cellérier de la maison de Paris tout l'odieux de l'affaire, et l'autre qui, prenant acte de la responsabilité morale que l'abbé de Solesmes avait assumée sur lui au sujet des agissements d'un des siens, donna gain de cause aux religieuses et condamna dom Guéranger. Le montant de la soulte, augmenté des frais du procès, s'élevait à une quarantaine de milliers de francs dont dix mille à fournir sur l'heure. Le monastère n'avait pas besoin de ce dernier coup. Sa détresse était extrême. Les conseillers voulaient interjeter appel. L'abbé de Solesmes et dom Pitra, accablés depuis sept longues années des lourdes responsabilités que cette affaire avait entraînées pour eux, s'y refusèrent. Sagement ils résistèrent au désir légitime d'ailleurs de paraître avoir raison. Le coup était porté; les préventions, très vives; un appel n'était aucunement assuré d'obtenir plus de justice : quelle que dût être la détresse pécuniaire de Solesmes, poursuivre l'affaire eût été prolonger le scandale. La Providence et l'admirable dévouement de MM. de Kergorlay, Baudon et Amédée Thayer se chargèrent de cicatriser la blessure d'argent.

Au milieu de ces angoisses et dans des épreuves qui mettaient en péril l'existence même du monastère et de la congrégation, les deux hommes qui en portaient le fardeau gardaient assez de liberté d'esprit, dom Pitra pour donner au public le second volume du Spicilegium Solcsmeme, dom Guéranger pour préparer une seconde édition de son Histoire de sainte Cécile, une traduction des Actes des Martyrs et le volume du Carême, quatrième de V Année liturgique. H songeait aussi à une Vie de saint Benoît où seraient entrées des notions sur l'ordre monastique et sur l'état religieux en général. De ce dernier ouvrage, commencé, abandonné, repris, abandonné encore, il ne reste que des fragments.

La réédition de Y Histoire de sainte Cécile avait provoqué un commerce

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