‹ Par un moine bénédictin--Chapitre 30 sur 187 · LE CHEVALIER DE ROSSI · texte numérisé non relu

LE CHEVALIER DE ROSSI

épistolaire très actif avec le chevalier de Rossi qui poursuivail ses

études sur Rome chrétienne. En dehors même de l'intérêt général qu'elles inspiraient à tout catholique éclairé, les découvertes du savant archéologue et les fouilles entreprises sur la voie Appienne provoquaient chez l'abbé de Solesmes une attention spéciale à raison de la correction qu'elles apportaient à telles assertions de détail de sa première édition. En 1852, il acceptait déjà comme probables les conjectures de son ami sur la date du martyre de sainte Cécile et sur l'emplacement de son tombeau; il ne les regardait pas encore comme assez fondées pour démentir une tradition grave et qui bénéficiait de sa longue possession.

Cependant le chevalier de Rossi avait le sort de bien des initiateurs, et le projet de la Roma sotterranea rencontrait dans le monde romain des obstacles décourageants. H fut plus de trois mois sans visiter ses chères catacombes. L'abbé de Solesmes le releva.

Comprenez, lui disait-il, qu'il y a là toute une responsabilité pour vous à l'égard de Dieu, à l'égard de la foi catholique, à l'égard de votre propre réputation. J'attends de vous bientôt une lettre dans laquelle vous me direz que vous avez franchi le Rubicon. En attendant, je prie Dieu de vous élever audessus de la pusillanimité avec laquelle on ne fait aucun bien, et avec laquelle aussi on peut être responsable de beaucoup de mal (1).

L'amitié et la confiance qui régnaient entre eux autorisaient l'abbé de Solesmes à relever par ces fortes paroles l'âme ébranlée du chevalier de Rossi. Si elles n'avaient été prononcées à leur heure. Tarchéologie chrétienne que de Rossi a renouvelée compterait peut-être un chef-d'œuvre de moins.

Un instant même avant que rien fût venu de France, le chevalier de Rossi avait cru que l'abbé de Solesmes prenait son parti de lui voir dire adieu à l'archéologie :

Mais les antiquités chrétiennes? Sans doute vous ne voulez plus en entendre parler. Du moins, c'est ainsi, n'est-ce pas, que je dois expliquer le manque absolu de réponse à ma bien triste lettre de décembre dernier. Je vous y confiais, à vous seul au monde, mes peines et mes chagrins. J'attendais de vous une parole de consolation. Vous étiez le seul à pouvoir la prononcer. J'ai eu encore cette peine à souffrir de vous trouver indifférent à mes chagrina et aux confidences de mon amitié. C'est l'affection sincère et ardente que je garde pour vous, mon cher père, qui me permet ces reproches; sans elle je n'aurais osé les exprimer (2).

Dom Guéranger s'excusa, obtint sa grâce, encouragea son ami, le

(1) Lettre du 22 septembre 1852.

(2) Lettre du 17 juillet 1853.

ramena à sa vocation (1). Il fit mieux. Dans la préface de Garnie Ceci! p.

deuxième édition, il parla du chevalier de Rossi, de ses travaux, de la Borna sotterranea, des Inscriptions chrétiennes de la Rome antique, de manière à l'engager d'honneur devant le public français.

Nous croirions mériter le reproche d'ingratitude, écrivait-il, si nous ne présentions ici un remerciement public à M. le chevalier de Rossi dont les conseils nous ont été si précieux et dont l'amitié nous est si chère. Nos longs et fréquents entretiens avec ce grand archéologue chrétien, les excursions que nous faisions ensemble dans les sentiers déblayés des catacombes, l'échange de nos remarques et de nos impressions sur ce sol sacré de Rome qu'il ne nous a été donné de sonder qu'à de rares intervalles, mais qui pour la science de notre illustre ami ne recèle pour ainsi dire plus de mystères : ce sont autant de bienfaits dont nous bénissons la divine Providence, autant de motifs d'exprimer notre sympathie pour l'homme éminent auprès duquel nos faibles essais ont trouvé grâce.

Puisse bientôt l'Eglise et le monde savant jouir du fruit de ses doctes labeurs! La collection des Inscriptions de Rome chrétienne durant les six premiers siècles, attendue impatiemment par tous les amis de la science historique, révélera toute la puissance de l'archéologue romain dirigeant noblement ses efforts sur les origines du christianisme dans la ville des pontifes, et la publication d'une Rome souterraine, enfin explorée dans son ensemble et illustrée par tant d'observations neuves et profondes, sera un nouveau et inappréciable service rendu à la science chrétienne (2).

M. de Rossi s'apaisa en insistant néanmoins sur la nécessité de relations régulières dont il goûtait tout le prix. Il rappelait aimablement à l'abbé de Solesmes les commencements de leur amitié :

En peu de semaines nous nous sommes connus et nous avons trouvé nos cœurs disposés à concevoir une sincère amitié; vous avez pénétré dans mes pensées intimes plus peut-être que personne ne l'a jamais fait, et je me suis ouvert à vous avec une confiance entière et sans réserve. A quoi bon tout cela si nos lettres ne maintiennent et ne resserrent de plus en plus des rapports si doux et si utiles pour moi? Vous êtes, mon révérend père, un des meilleurs amis que je compte au monde; Dieu veuille que vous ne soyez pas même le seul vrai ami, stricto sensu. Ne m'abandonnez pas à ma solitude et à cette anthropophobie qui vous alarmait déjà en 1852 et qui s'est depuis accrue jusqu'à s'emparer entièrement de moi.

Puis venaient des nouvelles des catacombes romaines, restituées telles ou à peu près que Prudence et les pèlerins auteurs des Itinéraires les avaient connues autrefois. Malgré la faveur de Pie IX qui voulait être le Mécène de l'archéologie chrétienne, le chevalier de Rossi se heur-

(1) Lettre du 20 août 1853.

(2) Préface de la nouvelle édition, p. xxin-xxiv.

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tait à de telles difficultés qu'il hésitait encore; et il reprochait à L'abbé de Solesmes de L'avoir dans son livre compromis prématurément :

L'amitié vous a fait grandir des choses petites. Puisse venir un jour où je mérite les éloges que vous me donnez aujourd'hui. Je n'ai pas le droit d'être présenté au public dans ces ternies pompeux, avant d'avoir publié de grands ouvrages qui sont encore in spe et qui peut-être deviendront le ridiculus mus de la fable.

J'espère que vous voudrez bien faire un grand effort et me répondre, au moins pour éviter le scandale de mes murmures contre l'abbé des gallicans. Le voyage que je viens de faire dans la Haute-Italie, dans l'intérêt de mes études, me donne presque la certitude que bientôt je ferai celui de la France. Si vous continuez à me faire désirer vainement vos lettres, je pourrai terriblement me venger à l'occasion de ce voyage que je désire surtout et avant tout pour aller vous embrasser à Solesmes (1).

De ce commerce avec M. de Rossi VHistoire de sainte Cécile sortit renouvelée et plus vivante. Un des rédacteurs de V Univers, Adolphe Segretain, la présenta au public, signalant avec goût ce que la deuxième édition ajoutait à la première et rappelant que le souverain pontife avait pris sous son patronage l'œuvre de l'abbé de Solesmes (2). Mgr Pie de son côté en recommandait officiellement la lecture à son clergé et aux familles chrétiennes (3).

Les derniers mois de l'année 1853 furent consacrés aux fondations nouvelles. Les vocations étaient rares; on ne pouvait songer qu'à des préparatifs et non encore à une installation monastique définitive. Pourtant l'évêque de Poitiers pressait dom Guéranger. « Je serai en possession de Ligugé le 13 octobre, lui écrivait-il. Je compte que vous m'enverrez ici six religieux pour la Saint-Martin. Il faudra que nous nous voyions d'ici là pour régler bien des choses (4). » L'abbé se récria : six religieux! Où les prendre? Et comment, en trois ou quatre mois, trouver le loisir nécessaire pour mettre en plein exercice un monastère nouveau? L'installation définitive n'avait-elle pas besoin d'être préparée par une période d'aménagements préalables sans lesquels la vie monastique serait suspendue en l'air? La santé de l'évêque de Poitiers était ébranlée par les premiers travaux de son épiscopat; il songeait à une saison dans les Pyrénées : n'y avait-il pas lieu de surseoir un peu (5)? Les raisons et l'expérience de dom Guéranger ralentirent le mouvement accéléré de

(1) Lettre du 4 octobre 1853.

(2) L'Univers, 22 juillet 1853.

(3) Instruction synodale au clergé diocésain, portant communication de plusieurs actes et décrets de V autorité apostolique. Œuvres de Mgr l'évêque de Poitiers, t. 111, p. 68.

(4) Lettre du 30 avril 1853.

(5) D. Guéranger à Mgr Pie, 14 mai 1853.

révoque; et, sans perdre aucunement de vue cette fondation monastique de Ligugé qui leur tenait tant à cœur, on parla ensemble du deuxième concile de la province de Bordeaux qui devait se réunir à la Rochelle en juillet. Il fut entendu que le concile de Bordeaux ne pouvait mieux faire que reprendre les pensées du concile d'Amiens si heureusement tenu cette même année. « Forcément, disait l'évêque de Poitiers, notre concile marchera dans le sens d'Amiens (1). » L'abbé de Solesmes y aida de son mieux. Il n'était effort ni diversion que les gallicans ne tentassent pour détourner la pensée des évêques et déconcerter la marche des idées romaines. Mais dès lors l'élan était donné. Et lorsque l'évêque de Poitiers et l'abbé de Solesmes se réunirent le 15 septembre, ils n'avaient l'un et l'autre qu'à s'applaudir du résultat obtenu. Le lendemain, ils se rendirent à Ligugé et ensemble concertèrent tous aménagements nécessaires pour la clôture du monastère et les exigences immédiates de la régularité.

Rentré à Solesmes, dom Guéranger n'y séjourna que peu de temps : il se devait et avait promis de visiter la fondation franc-comtoise d'Acey où se trouvaient dès lors trois religieux. Le supérieur provisoire était dom Dépillier; l'abbé de Solesmes avait cru pouvoir, jusqu'à l'érection d'Acey en prieuré régulier, reconnaître une situation de fait et placer à la tête de cette maison embryonnaire celui qui avait été le plus intéressé à ses commencements. Les débuts d'ailleurs avaient été pénibles; les âmes s'étaient durement heurtées : il y avait urgence que l'abbé de Solesmes vît par lui-même. Malgré la fièvre dont il souffrait, il partit pour Dijon où il fut accueilli par l'affection de M. Guignard. M. Henri Joliet se fût fait une joie de le recevoir, mais retira ses amicales instances devant les droits plus anciens de l'archiviste de Dijon; il se dédommagea en accompagnant dom Guéranger jusqu'à Auxonne où dom Dépillier vint le prendre pour l'introduire à Acey. H restait six lieues à fournir en voiture; les voyageurs furent d'avis de partager la fatigue en se reposant la nuit en chemin. L'abbé de Solesmes entra à Acey le 17 octobre et y trouva le monastère tel qu'on le lui avait décrit : un bâtiment solide, de vastes jardins et, pour suppléer à la basilique presque complètement détruite, une chapelle qui pouvait de longtemps suffire aux moines. Il ne rentra à Solesmes que pour la Toussaint.

Ce voyage d'Acey lui avait interdit de se rendre à la pressante invitation de Mgr de Salinis qui voulait le voir assister aux fêtes de sainte Theudosie; et déjà Ligugé le rappelait. L'évêque et l'abbé avaient projeté ensemble d'ouvrir le monastère le jour même de saint Martin : là encore les circonstances en disposèrent autrement. Les travaux d'aménagement étaient si peu avancés que force fut d'ajourner. Un

(1) Lettre à D. Guéranger, 17 juillet 1853.

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instant on songea à un terme plus éloigné, la fête de saint Hilaire; puis il se trouva que le 25 novembre la maison pouvait accueillir ses hôtes : l'évêque de Poitiers se plut à faire coïncider avec le quatrième anniversaire de sa consécration épiscopale la création du nouveau monastère. Les lettres de l'évêque et de l'abbé portent dans de longues pages pleines de détails le témoignage de la bienveillance délicate et attentive de Mgr Pie et du concert affectueux des deux fondateurs. Néanmoins les commencements ménagent toujours des surprises; il reste une large part à l'oubli et à l'improvisation. D'avance l'évêque s'en excusait : « Malgré tous nos soins, il vous manquera bien des choses en commençant. Mais je sais que vous avez plus appris le deficere que le abundare, et je vous trouverai résigné. Votre présence d'ailleurs est nécessaire pour nous diriger dans mille acquisitions (1). » E ne disait pas que sa mère, Mme Pie, secondait avec joie et intelligence l'œuvre de son fils et que, sûre de flatter en cela une de ses plus douces préoccupations, elle organisait matériellement le petit monastère comme elle avait fait pour la demeure épiscopale de Poitiers.

La délicatesse de l'évêque se révélait dans des détails exquis où l'on sentait toute son âme, son affectueuse attention, son respect de la vie régulière. Non content de fournir lui-même aux charges des aménagements et de l'installation première, puis de défrayer de son voyage la petite colonie qui s'en venait de Solesmes à Ligugé, il avait songé à l'avenir et ménagé des relations faciles entre la maison fondatrice et le monastère nouveau. Dans une conversation familière avec les religieux, il leur faisait agréablement cette confidence : « Mes pères, j'ai fait une bassesse. Je voulais vous obtenir de l'administration des chemins de fer une remise pour vos voyages. On m'a dit qu'on n'en consentait qu'aux ordres voués à des œuvres de charité. J'ai répondu à mon tour : « Mais « c'est aux ordres savants surtout que vous devez venir en aide. Ceux « que vous patronnez trouvent dans leurs bonnes œuvres et les rela- « tions qu'elles leur créent des ressources que les savants ne trouvent « que dans leurs livres. N'est-ce pas à vous d'encourager les sciences et « les travaux de l'esprit? Voyez ce que font les bénédictins : voulez- « vous de la science, du grec, du latin, du chaldaïque? » Et l'évêque de Poitiers feuilletait devant les regards ébahis des administrateurs le deuxième volume du Spicilège. Il ne pouvait mieux l'employer qu'à en faire un hommage intéressé : il le fit. « et c'est ainsi, poursuivait l'évêque rapportant la scène, que je me suis dessaisi du volume du Spicilège pour acheter une faveur (2). » On remplaça le volume dans la bibliothèque épiscopale. La négociation réussit; la compagnie accorda aux bénédictins le bénéfice du demi-prix sur la ligne d'Orléans entre Angers

(1) Lettre du 13 novembre 1853.

(2) D. Bouleau à D. Guéranger, 31 décembre 1853.

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et Ligugé, et pour dom Pitra et dom Guéranger deux cartes personnelles de libre parcours sur tout le réseau d'Orléans.

L'évêque de Poitiers avait voulu faire du 25 novembre 1853 une date solennelle dans son glorieux épiscopat. C'est du 25 novembre et du prieuré de Saint-Martin de Ligugé qu'il data son ordonnance pour l'organisation des commissions liturgiques de son diocèse. Ce jour-là même s'inaugurait aussi le retour de Poitiers à la liturgie romaine et l'évêque adoptait dès lors le bréviaire romain pour son usage personnel. Mgr Pie salua ce jour de fête par des accents de joie où se mêlait un air de triomphe. Rétablir la vie monastique et religieuse au lieu où saint Hilaire l'avait fondée dans les Gaules, restituer le culte de saint Martin là où sa sainteté a principalement éclaté, c'était bien en effet le sens profond de la cérémonie. Après l'avoir rappelé, l'évêque de Poitiers s'appliqua à montrer quelle avait été, quelle devait être encore dans l'Eglise la place et la mission de la vie monastique. Se taire au sujet de l'abbé de Solesmes au cours de cette homélie où son nom avait si naturellement sa place eût été difficile; parler de lui ne l'était pas moins; l'évêque tourna la difficulté et réussit à le nommer pour abriter de son autorité ce qu'il voulait dire du culte des saints et de son opportunité surtout à l'heure présente (1). Le lendemain fut le jour de l'installation. Dom Guéranger chanta la messe conventuelle; dorénavant dans le prieuré de Saint-Martin devenu depuis une abbaye florissante, les louanges de Dieu ne seront plus interrompues jusqu'au jour néfaste où, la vie religieuse ayant été en France déclarée immorale, les moines bénédictins, pour n'être pas placés sous la surveillance de la police, s'en allèrent au delà des frontières françaises demander à d'autres régions une équité que les étrangers et les hérétiques ne leur ont pas refusée.

Un obstacle inattendu faillit pointant déconcerter l'érection du prieuré. Lorsque l'abbé de Solesmes mit à la tête des cinq ou six religieux, qui alors composaient tout le monastère, le R, P. dom Pierre Ferron, la modestie du prieur nommé se révolta; il se jeta aux pieds de son abbé, le suppliant de revenu sur une désignation qui ne pouvait selon lui être prise que par erreur. Comme bien on pense, l'abbé de Solesmes ne revint pas sur sa décision. Dieu sembla ratifier la nomination et obligea le vénéré P. Ferron à s'y accoutumer, car il devait porter pendant près de quarante ans, sans cesse renouvelé par la confiance de son abbé, ce titre de prieur dont il avait d'abord récusé le fardeau. Cette démission d'esprit appelle la bénédiction de Dieu. La charge, de celui qui devait diriger le petit monastère était d'ailleurs très allégée par l'affection toujours attentive de l'évêque de Poitiers, par la bienveillance toujours dévouée de sa mèrp, Mme Pie. qui avait adopté le prieuré.

(1) Homélie prononcée à V occasion du rétablissement de Vordrc de Saint-Benoit da»s le monastère de Ligugé. Œuvres de Mgr Vévêgue de Poitiers, t. II, p. 01-75.

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