‹ Par un moine bénédictin--Chapitre 4 sur 187 · VOTE DE LA LOI FALLOUX · texte numérisé non relu

VOTE DE LA LOI FALLOUX

démarche qu'une dénonciation dont il s'indigna publiquement (1). La scission entre catholiques était accomplie. « Le temps seul, écrivait. l'abbé de Solesmes, nous dira si les inconvénients de la loi nous feront regretter ou non les conditions de l'état antérieur. Je le crains vivement; mais quoi qu'il arrive, c'est un grand malheur que les catholiques n'aient pu s'entendre. »

La discussion fut longue, passionnée. M. Thiers y eut le loisir au milieu de vifs applaudissements de montrer dans la religion et la philosophie « deux sœurs immortelles nées le même jour, le jour où Dieu a mis la religion dans le cœur de l'homme et la philosophie dans son esprit » : il les admirait réconciliées l'une avec l'autre dans le projet de loi. Le scrutin du 15 mars prononça. A la majorité de 399 voix contre 237, la loi fut votée; mais c'en était fait de l'union des catholiques. On nous pardonnera de nous être attardé à cette ligne de partage qui a déterminé l'histoire de l'Eglise en France. Les divergences qui éclatèrent alors pour la première fois ne feront dans la suite que s'accroître, selon la loi même de leur marche angulaire : désormais les esprits divisés ne se retrouveront plus et chaque incident nouveau, depuis la période où nous sommes jusqu'à l'époque du concile du Vatican et au delà, réveillera sans cesse l'âpreté des anciennes colères.

Montalembert ne put se dissimuler qu'il avait perdu de son crédit. H ne savait pas désarmer; et au milieu même de son douloureux triomphe, il garda au cœur la souffrance de n'avoir pas été suivi par tous. Un instant il fut tenté de venir passer à Solesmes la semaine sainte.

J'y ai renoncé, disait-il, par crainte de ne plus rencontrer dans ce heu si cher à ma mémoire l'union qui y régnait naguère entre vous et moi. J'ai redouté les discussions, et cet esprit de violence et d'iniquité dont VUnivers, votre organe, est devenu le foyer... La presse a fait prendre aux catholiques l'habitude de regarder la polémique comme le née plus ultra de la force et de la fécondité. H est plus commode en effet de lire et même d'écrire des journaux que de donner sa vie, son temps, sa patience et sa réputation même, à une œuvre silencieuse et laborieuse.

Quant à moi personnellement, j'avoue que j'ai l'âme ulcérée par l'iniquité et l'ingratitude des catholiques. J'avais déjà appris à les connaître après février 1848, quand je me suis vu abandonné par tout ce flot servile des adorateurs de la victoire qui allaient se prosterner aux pieds du P. Lacordaire et de son Ere nouvelle. Mais au moins alors quelques amis et VUnivers me restaient fidèles. Aujourd'hui il n'en est plus ainsi. J'ai été livré sans défense aux brutales calomnies de VUnivers et nulle voix, pas même la vôtre, ne s'est élevée pour protester contre cet excès d'iniquité et de mensonge, du sein de ce clergé et de ce parti catholique que j'ai servi et honoré depuis vingt ans... Tous vous avez courbé la tête sous le joug de ces écrivains sans mission, sans autorité,

(1) Séance du 17 janvier 1850. (L'Univers, 18 janvier 1850.)

sans justice, sans mesure et surtout sans charité, parce qu'ils ont en mains la force, cette force infernale de la presse qui a rendu impossible le gouvernement de l'Etat, et qui ne tardera pas à bouleverser l'Eglise (1).

La lettre se terminait encore par la formule de l'ami : « Je vous embrasse cordialement »; 1" accent de ce que nous lui avons emprunté révèle néanmoins le souffle de tempête qui grondait alors clans l'âme de Montalembert. L'abbé de Solesmes s'efforçait de tout calmer; il rappelait son ami au sens de la justice, à une appréciation plus saine des événements et des personnes.

i\e vous étonnez pas, lui écrivait-il, si tout ne cède pas à votre parole, si les hommes sont difficiles à réduire, si les meilleures intentions ne sont pas toujours acceptées par eux. Il faut plus que du courage, il faut encore de la patience pour faire le bien; c'est un des éléments avec lesquels Dieu gouverne le monde. Après tout, vous avez réussi; et comme je vous le disais dernièrement, y eût-il de l'erreur dans quelqu'une de vos idées, Dieu vous tiendra compte des intentions et c'est tout ce que l'on doit raisonnablement désirer (2).

Il était difficile de mieux concilier la nuance d'un conseil affectueux avec les droits de la vérité et les exigences d'une amitié désormais soupçonneuse et susceptible à l'excès. Le journal V Univers était devenu pour Montalembert l'ennemi : il perdait son sang-froid dès que ce nom était prononcé.

H s'agit pourtant de savoir si c'est décidément au journalisme qu'appartient le gouvernement de l'église de France, et si des laïques sans mission ont le droit de parler et d'écrire comme ils le font pour immoler à leur orgueil et à leur sens privé la réputation et l'autorité des hommes qui ont le mieux et le plus longtemps servi la cause catholique. H s'agit en un mot de savoir si la révolution sous sa forme la plus odieuse, celle de la liberté de la presse, dominera dans l'Eglise comme elle domine dans l'Etat. Mais, ajoutait-il, je laisse ce sujet sur lequel nous ne sommes plus d'accord (3).

A l'heure où Montalembert parlait ainsi, Rome consultée par les évoques avait sous une forme prudente et calme dit de la loi ce qu'elle en pensait et l'usage qu'en devaient faire les évêques.

Sans vouloir maintenant entrer dans l'examen du mérite de la nouvelle loi organique sur l'enseignement, Sa Sainteté, disait le nonce Fornari, ne peut oublier que, si l'Eglise est loin de donner son approbation à ce qui s'oppose à ses principes, à ses droits, elle sait assez souvent, dans l'intérêt même de la société chrétienne, supporter quelque sacrifice compatible avec son existence

(1) Montalembert à D. Guéranger, 8 avril 1850.

(2) Lettre du 29 avril 1850.

(3) Montalembert à D. Guéranger, 10 mai 1850.

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