DOM PITRA
Un des premiers soucis des moines de Saint-Martin de Ligugé avait été de reconnaître affectueusement à Notre-Dame d'Acey son droit d'aînesse que dom Guéranger avait réservé lui-même dans l'acte d'érection. Ce n'était pas encore la pleine et large fécondité; mais enfin c'était déjà plus qu'une promesse que la création de ces deux centres monastiques. Dom Guéranger y pouvait voir la récompense de longues années de travail et de souffrance. Le mouvement liturgique encore développé par les conciles ébranlait l'un après l'autre les diocèses de France et les ramenait à l'unité. L'église du Mans y venait à son tour, et Mgr Bouvier reprenait avec l'abbaye de Solesmes les relations affectueuses si malencontreusement inteiTompues depuis la crise de 1837. La sollicitude constante de l'abbé de Solesmes au gouvernement de sa maison et à la formation de ses religieux, la correspondance régulière avec les deux prieurs des maisons récemment fondées, les travaux liturgiques que les divers diocèses réclamaient de lui, le ministère qu'il exerçait quotidiennement auprès des nombreux visiteurs qui venaient presque chaque jour exiger une part de son temps et le bienfait de sa parole, les soucis d'argent, les infirmités d'une santé souvent chancelante ne lui laissèrent pas toujours le loisir d'intervenir dans les controverses du temps. Elles l'intéressaient pourtant à un très haut degré et sa correspondance en fait foi. Les lettres échangées avec dom Pitra reflètent tout le mouvement catholique de l'époque; on y entend le bruit de controverses qui ne sont pas encore pleinement assoupies aujourd'hui. Il n'est question entre eux durant les derniers mois de 1853 que des Philosophumena, des auteurs présumés de ce pamphlet célèbre, du silence des voix catholiques, de la portée des accusations formulées par le traité contre saint Zéphyrin et saint Calixte.
Et pourtant on se tromperait à croire que l'érudition seule fournissait la matière de leurs lettres. Dom Pitra n'était pas uniquement livré à la recherche des textes inédits qui devaient entrer dans le Spicilège; les questions de vie intérieure non seulement occupaient sa pensée mais semblaient en être le centre et comme le point de ralliement :
J'ai demandé au cher saint (saint Odon) deux grâces : de rester toute ma vie simple moine et de conserver toute ma vie l'esprit d'un simple moine. J'ai éprouvé une véritable joie de voir que j'avais certainement obtenu la première grâce. Mon avenir est bien tracé, bien assuré : je vivrai, je mourrai simple moine. Dieu soit béni et saint Odon avec lui. La découverte n'était pas merveilleuse; mais le bon Dieu use de ces naïvetés pour consoler, et ce fut vraiment pour moi un éclair de joie.
Keste à obtenir la seconde grâce. J'ai pris la résolution de me confiner désormais strictement dans mes obédiences strictement personnelles et de regarder comme une tentation toute préoccupation qui m'en ferait sortir, même par fantaisie de plans et d'imagination. Je n'ai vraiment ni grâce, ni titre, ni raison
de m'occuper soit des affaires générales de la congrégation, soit des affaires de l'Eglise. Je ne veux et ne puis être indifférent ni aux unes ni aux autres; mais m'en préoccuper comme je l'ai fait par le passé, il n'y a là évidemment que vanité et affliction d'esprit. J'espère donc, mon très révérend père, ne plus vous parler ni vous écrire d' Ami de la religion, de Revue, de Gallia Christiana, etc.. Ce n'est vraiment pas bouderie ni désertion sous la tente; mais je sens depuis longtemps un attrait qui m'appelle en cette voie. J'aspire à y revenir, à y rester fidèle, et je vous prie, mon très révérend père, de bénir ces dispositions et ces résolutions (1).
Il n'est pas sans intérêt de noter les pensées secrètes de ce moine que Dieu préparait dans le silence aux plus hautes dignités de l'Eglise et l'esprit d'humilité et de démission qui se trahissait dans les confidences de dom Pitra comme dans les résistances du P. Ferron. Ailleurs malheureusement des dispositions fort différentes créaient d'épineuses rivalités. Le supérieur provisoire de la communauté d'Acey prenait, lui, très aisément son parti de sa situation. Il lui semblait qu'en le désignant pour diriger les commencements de cette maison monastique dont il était le propriétaire et dont il se regardait comme le fondateur, l'abbé de Solesmes n'avait fait que reconnaître des droits sacrés. Là où il n'y avait qu'une mesure assurant le bon ordre, il songeait à une investiture absolue et définitive. Il se voyait déjà crosse et mitre, successeur de saint Bernard, et n'éprouvait nulle difficulté à le dire tout haut.
On ne tarda pas à ressentir son exigeante âpreté dans l'exercice de son autorité précaire et l'ennui qu'il éprouvait des limites selon lui trop étroites où elle devait se contenir. La sommation ne se fit guère attendre : ou ma démission, disait-il, ou le complément d'une autorité qui, si elle n'était absolue, n'était par là même que dérisoire. Le dilemme fut proposé, lorsque l'abbé de Solesmes éleva à cinq le nombre des religieux de Sainte-Marie d'Acey. Il ne pouvait convenir à dom Guéranger de choisir sur l'heure l'une ou l'autre alternative : il temporisa; puis quand la vie commune eut produit son effet ordinaire de révéler pleinement l'un à l'autre les caractères qui la menaient ensemble, afin de sortir de sa perplexité et sans pourtant convoquer les moines à une élection formelle qui n'était pas encore leur droit, il les invita à lui désigner sub secreto celui d'entre eux qu'ils désiraient avoir comme prieur. Les vœux de la petite communauté désignèrent le P. Menault et écartèrent nettement le P. Dépillier. Dès que l'évêque de Saint-Claude eut donné son assentiment canonique à l'érection, l'abbé de Solesmes, par deux actes séparés dont il confiait l'exécution au P. Dépillier, prononça l'érection du nouveau prieuré et institua le premier prieur dom Menault.
(1) D, Pitra à D. Guéranger, 21 novembre 1853.
COMMENCEMENTS D'ACEY 97
Ceci se passait en janvier 1854. A dater de ce moment l'amour-propre froissé ne laissera pins en repos le religieux évincé. Le choix des moines e1 de l'abbé qui s'est porté sur un autre que lui est un choix criminel, outrageant, inique. C'est en vain que la longanimité et l'affection de l'abbé s'emploieront dorénavant à le ramener. Cette maison dont il est malheureusement le propriétaire légal, qu'il croit sienne par droit de conquête puisqu'il l'a fondée, et par droit de naissance puisqu'elle est située dans son pays natal; cette maison dont il n'est pas le chef commence à lui devenir odieuse. Il s'efforcera d'abord d'extorquer par tous les procédés de la fausse soumission, de la plainte ou de la menace la mise à néant de l'acte qui l'a écarté d'une situation créée par lui; puis il témoignera de son dessein de sortir d'une congrégation qui sait si mal reconnaître ses services; enfin, armé de son titre de propriétaire légal, il montrera bientôt qu'il a le pouvoir de détruire ce qu'il a su élever. Il ira plus loin : il poussera jusqu'à l'aboutissement fatal de ces voies qui semblent à l'homme passionné être droites et conduisent à l'apostasie et à l'impénitence obstinée. Il n'est pas au monde de plus triste spectacle que la chute des âmes que Dieu avait appelées si près de lui; il n'est point de pues conseillers que l'orgueil et sa fille aînée, l'illusion; et ce qui rend plus effrayantes encore ces scènes de réprobation, c'est qu'elles semblent être infructueuses et ne détourner par un sentiment de terreur aucun de ceux que le même orgueil conduit à la même ruine.
La guerre avait éclaté entre la France et la Russie en février 1854. C'était une calamité nouvelle ajoutée à la longue disette de deux ans qui désola la France; la détresse de Solesmes s'accrut encore de la détresse publique. En dépit du conseil apostolique qui veut que ce soient les pères qui recueillent pour leurs fils et non inversement, l'abbé de Solesmes fut contraint par la nécessité de tendre la main à son monastère d'Acey. Les largesses de la région franc-comtoise et les souscriptions volontaires suffisaient aux annuités de paiements en même temps qu'elles assuraient l'avenir de la fondation; il était trop juste que la fille vînt au secours de sa mère et compensât, puisqu'elle le pouvait, ce que Solesmes lui donnait d'hommes, d'autorité et d'appui. Au commencement, ce devoir fut bien compris; il ne devint à charge à celui qui faisait l'office de quêteur que le jour où il cessa d'être le supérieur de cette maison qu'il croyait être son bien. Mais déjà les ressentiments commençaient à s'envenimer, amassant dans l'âme du pauvre religieux des ferments d'irritation chaque jour renouvelés, lorsqu'une alarme soudaine y apporta une puissante diversion.
Après avoir ravagé le midi de la France, le choléra s'étendit en Franche- Comté. Dom Guéranger venait à peine de quitter Acey sur la fin de juillet 1854 que le fléau commença à infester tout le pays, parcourant avec une foudroyante rapidité villes et campagnes, empor-
tant les malades en quelques heures, affectant parfois une bizarrerie terrible. Toute la région de l'Est fut atteinte, certaines localités furent presque complètement dépeuplées. On eût dit le retour de ces pestes du moyen âge qui faisaient la terreur de l'Europe et semaient partout l'épouvante. Nul n'était assuré d'un jour de vie. La moitié des habitants de la ville de Dôle prit la fuite, et malgré cette dépopulation soudaine, plus de cinq cents personnes périrent en quinze jours. Au milieu de cette désolation, les religieux d'Acey firent leur devoir avec un courage et une simplicité tranquilles. On les vit partout au chevet des mourants, dans les presbytères visités par la maladie ou par la mort, empressés, dévoués, se donnant sans mesure, avec une charité qui concilia au monastère naissant le respect et la reconnaissance du peuple chrétien. Aucun d'eux ne fut frappé; le Seigneur exauça les prières de l'abbé et des moines de Solesmes en faveur de leurs frères en péril : pendant deux longs mois ils voisinèrent chaque jour avec la mort sans même qu'elle les effleurât, hélas! sans non plus que cette redoutable intimité ni la perspective pourtant si prochaine des jugements de Dieu parvinssent à ruiner dans le cœur du moine propriétaire l'odieux projet de revendre cette abbaye qui lui appartenait légalement et de se réserver, pour y vivre de ses rentes, la portion dite l' abbatiale et l'enclos y attenant.
Dans un chapitre de ses Conférences spirituelles où il traite de l'illusion, le P. Faber s'est demandé quelle est l'heure et quel est l'endroit où nous devenons vrais, si du moins l'approche de la mort nous délivre et si l'illusion, le « mal du roi », est telle que la main du roi la guérisse toujours. H répond avec tristesse que rien, pas même le face à face avec la mort, n'est assuré de ramener toujours à la vérité des âmes en proie à leur passion; leurs idées leur sont entrées dans la chair comme une tunique vivante; le lit de l'agonie peut être emprunté, théâtral; les gens meurent sans s'être réellement éveillés (1). Le sommeil ici dura jusqu'à la quatre-vingt-douzième année, comme si Dieu avait voulu par la durée extraordinaire de ce délai dépasser la mesure de sa divine longanimité. Ni les instances des hommes, ni les ingénieuses attentions de la charité, ni la conspiration affectueuse de la prière qui ne se lassa jamais, rien ne put fléchir une obstination qui s'était éloignée de Dieu par les démarches les plus extrêmes, par tous les obstacles que la haine peut entasser, comme pour s'interdire jusqu'à la possibilité du retour.
L'abbé de Solesmes voyait le coupable s'enfoncer et se perdre dans la nuit; il crut néanmoins devoir au nom de Dieu féliciter les moines de leur devoir accompli.
(1) R, P. Faber, Conférences spirituelles (trad. française, 1860). — Sur les illu' sions, VI, Vendrait et l'heure où nous devenons vrais, p. 211 et suiv.
COMMENCEMENTS D'ACEY 99
Soyez bénis, très chers fils, leur écrivait-il, de votre courage et de votre charité. Vous avez bravé les périls et la mort même. Avec Dieu, vous avez travaillé au salut des âmes, avec les saints anges au soulagement des corps : vous avez fait bénir par les peuples le saint habit que nous portons. Rapportez au Seigneur toute la gloire de ce que vous avez fait, car c'est lui qui vous a soutenus et fortifiés; ne désirez point en être loués par les hommes. Et après avoir montré votre charité envers des gens que vous ne connaissiez pas, exercez-la envers les frères que Dieu vous a donnés dans la religion. Unissez-vous plus fortement que jamais dans une tendresse mutuelle, préférant toujours les autres à vous, bannissant toute froideur, oubliant tout souvenir de discussion, supportant les défauts de la fragilité humaine, parlant les uns des autres avec estime et affection, profitant de toute occasion pour vous témoigner soit dans l'absence, soit dans la présence cette dilection fraternelle que le Seigneur nous dit être la marque de ses disciples (1).
Accueillies de façon oblique, ces paroles comme tout le reste demeurèrent sans fruit auprès de celui qu'elles visaient sans le nommer : son âme était désormais trop pleine de ressentiments et de hauteur, trop gonflée de projets irrités pour les pouvoir comprendre. Tout devenait prétexte à orages nouveaux; la vie commune, qui pour sanctifier a besoin de paix devenait fiévreuse et intolérable. Comme il arrive inévitablement, l'écho des difficultés intérieures parvenait au dehors, porté par les indiscrétions de celui-là même qui se proposait d'exploiter ensuite le trouble et le discrédit créés par lui. Ses lettres étaient pleines de menaces. Si satisfaction ne lui était donnée, si le personnel monastique de la maison n'était remanié de fond en comble, si on ne tenait compte de sa juste douleur, l'évêque et le supérieur du grand séminaire seraient par lui initiés à toute l'irrégularité de la situation. Une date était fixée, date péremptoire : c'était avant le dimanche 10 décembre que l'abbé de Solesmes devait faire droit aux exigences du rebelle. Faute de réponse et de réponse à son gré, il se réservait d'agir au mieux de ses intérêts. Il y a un grain de folie dans toute passion poussée à l'excès; pour la tenir en échec, dom Guéranger n'avait d'autres procédés que la douceur, la prière, le silence. Il semblait que l'ennemi du bien voulût lui faire expier, par les épreuves les plus inattendues, et dans son propre monastère, et dans tous les centres de prière où il s'efforçait d'établir ses religieux, chacun des services qu'il rendait à l'Eglise de Dieu. Depuis le calvaire, la souffrance est la rançon du bien.
(1) Lettre du 10 septembre 1854^