POLÉMIQUE CONTRE LE NATURALISME
Ni la détresse de son monastère ni les difficultés de ses premières fondations ne détournaient l'abbé de Solesmes de l'attention qu'il devait à Rome et aux événements qui s'y accomplissaient alors. Le pontificat de Pie IX, après les premières heures très ardues qu'il avait traversées, développait sa pensée résolue et tranquille. Rome reprenait la direction de l'intelligence chrétienne, non pas seulement au moyen de la censure prononcée contre l'erreur mais par une action positive et directe. Les travaux du chevalier de Rossi, poursuivis maintenant avec continuité, amenaient les monuments des catacombes à déposer en faveur de la foi et de la tradition chrétienne. L'amitié seule eût déterminé dom Guéranger à admirer des découvertes archéologiques qui révélaient alors Rome à Rome même; mais initié personnellement à ces recherches par son Histoire de sainte Cécile, par l'étude attentive des itinéraires anciens, par les visites même faites autrefois aux catacombes, il voyait de plus dans ces découvertes de son ami le triomphe de l'Eglise et une illustration nouvelle donnée à la tradition apostolique. Et pourtant de longs silences ponctuaient encore la correspondance avec M. de Rossi. « Mon très révérend père et infidèle ami, lui écrivait le chevalier, vous êtes un relaps, un consuétudinaire; il n'y a plus d'absolution ni de quartier pour vous. » Mais la même lettre qui vouait à la réprobation un homme trop occupé pour écrire contenait aussi ces lignes bien calculées pour piquer sa pieuse curiosité : « Je suis dans les catacombes de la vigne Molinari (elle venait par les soins du chevalier d'être acquise à Pie IX), et parvenu à m'approcher tellement de sainte Cécile que je puis dire avec le pape Pascal qu'il me serait possible de l'entendre et de lui parler si elle était encore là (1). »
(1) Lettre du 23 mars 1854.
La communication produisit tout aussitôt l'effet attendu. On se souvient que l'année précédente, dans la deuxième édition de Sainte Cécile, dom Guéranger, ébranlé par les arguments de son ami, avait cru pourtant devoir s'en tenir encore à la tradition romaine qui plaçait le tombeau de la sainte au cimetière de Calixte. Cette fois la curiosité de l'historien fut éveillée par l'assertion si résolue de l'archéologue et sollicita des arguments décisifs. Puis l'amitié reprenait ses droits.
Comment serait-il possible, mon cher ami, que je ne vous aimasse pas comme un autre moi-même, moi qui, tout barbare que je suis, n'ai cessé depuis 1825 de songer aux catacombes et de recueillir tous les faits qui s'y peuvent rattacher, moi qui dès 1837 exposais ma vie dans les souterrains de la voie Nomentane avec une torche et un paquet de roseaux? Je ne vous connaissais pas alors, vous étiez encore un enfant. La Providence a daigné faire que je vous aie rencontré, et je me suis hé à vous avec toute l'ardeur de mon caractère français et toute la simphcité de mon cœur de moine. Vous avez ajouté vous-même, mon cher ami, à cette sympathie native par votre douce confiance et cette effusion de cœur qui m'est toujours présente. C'est pour cela que je ne pense pas à Rome souterraine sans penser à vous, ni à vous sans retrouver dans mon souvenir la chère cité des martyrs. Dieu mettrait le comble à notre amitié si par vous le tombeau de ma bien-aimée sainte Cécile m'était révélé (1).
La réponse ne se fit pas attendre; elle était décisive. « Je n'ai point d'inscription, disait M. de Rossi, point de document qui soit lisible aux yeux de tous et qui désigne le cher tombeau; mais j'ai un tel ensemble de faits qu'il faut être sceptique pour contester la découverte dont à vous seul au monde je livre tous les détails (2). » Des fouilles attentives dans les cimetières de Prétextât, de Calixte, des saints Nérée et Achillée avaient mis le chevalier de Rossi en possession de mille menus indices lui permettant de reconnaître directement la date des cryptes et des cubicula. Aussi au lieu de fournir sur l'heure la preuve décisive, l'archéologue romain entre-t-il avec son ami dans une admirable leçon d'archéologie où l'expérience et la divination, mais une divination qui n'appartient qu'aux attentifs et aux patients, s'unissent en un admirable système pour définir l'âge des cryptes historiques et des inscriptions des catacombes. Déjà ébranlé, dom Guéranger cette fois se déclara convaincu. Les découvertes du chevalier de Rossi étaient toutes d'ailleurs à l'honneur de sainte Cécile. Il était constant d'après lui que la chère sainte avait reposé au centre même du cimetière de Calixte, qu'elle avait partagé avec le pape saint Sixte l'honneur de donner son nom à la basilique centrale (ad sanctam Cœciliam, ad sanctum Sixtum) et que la Rome du troisième siècle avait honoré le martyre et l'apostolat de
(1) Lettre du 3 avril 1854.