‹ Par un moine bénédictin--Chapitre 33 sur 187 · SAINTE CÉCILE ET M. DE ROSSI · texte numérisé non relu

SAINTE CÉCILE ET M. DE ROSSI

sainte Cécile en lui donnant, sépulture glorieuse entre toutes, une place au milieu des pontifes, saint Eusèbe, saint Corneille, saint Sixte II, saint Eutychien. saint Antérôs. La stanza de sainte Cécile, les peintures qui la décoraient et qui depuis ont été souvent reproduites, le loculus où reposait le corps de la sainte martyre, les fragments d'inscription damasienne, rien ne manquait à la démonstration de M. de Rossi. L'ensemble de sa découverte avait une grande portée historique : après la sépulture au Vatican des papes du premier et du deuxième siècle, il montrait dans la basilique de Saint-Sixte et au cimetière de Calixte le tombeau des papes du troisième siècle. La voie Appienne demeurait, sous Rome chrétienne comme autrefois, la regina viarum, et le cimetière de Calixte était révélé comme le lieu le plus vénérable de la ville sainte après la confession de saint Pierre (1).

Il y avait une part de fierté dans les applaudissements que l'abbé de Solesmes adressait à la glorieuse découverte de son ami.

Je rends hommage, disait-il, à ce sens divinatoire que Dieu vous a donné et qui s'est développé par le contact de ces monuments dont vous avez si souvent affronté les mystères. Je suis ravi que vous ayez pu reconnaître le sépulcre pontifical de l'incomparable vierge. Cela m'a causé un tel bonheur que tout d'abord j'ai éprouvé plus de contentement du fait que d'impatience d'en obtenir les preuves directes, tant je m'en rapporte à votre probité archéologique (2).

Il se ravisait cependant et, désireux de ne se rendre qu'après ample informé, il réclamait des détails et voulait éclaircir ses derniers doutes. Comment, s'il était ad sanction Sixtum, le corps de sainte Cécile avait-il au huitième siècle échappé aux Lombards? Comment saint Pascal, au neuvième siècle, après avoir découvert le corps de sainte Cécile, n'a-t-il rien dit de plus d'un tombeau si riche en peintures et si cher à la piété romaine? Ne pourrait-on expliquer l'alvéole ad Catacumbas et l'inscription de l'archevêque de Bourges, en supposant que la tradition romaine s'appuyait sur un séjour antérieur de la précieuse relique ad Catacumbas, qui l'eût momentanément soustraite aux déprédations de ces temps troublés (3)? Le chevalier de Rossi eut réponse à tout (4). A cette époque, il n'avait pas encore achevé la réforme de la tradition relative à sainte Cécile ni retrouvé la date exacte de son martyre : il continuait à confondre l'évêque Urbain des Actes avec le pape de ce nom, saint Urbain Ier mort en 230; mais l'abbé de Solesmes était satisfait :

Votre dernière lettre a mis mon esprit en repos. S'il me fût resté des doutes sur la vérité de votre découverte, je me serais senti poussé à questionner encore;

(2) Lettre du 28 juin 1854.

(3) Ibid.

(4) Lettre du 9 août 1854»

mais vous m'avez donné une telle paix que j'ai joui trop longtemps, et en silence, de ma béatitude. Ma pensée habite sans cesse notre chère Rome, nos sacrés hypogées et je m'y retrouve sans cesse avec vous. Ah! qu'il me tarde de descendre avec vous au tombeau de la vierge, de la martyre, de l'apôtre et d'y adorer in loco ubi steterunt pedes ejus! Tout est éclatant d'évidence, le Heu du cubiculum, les peintures, les dimensions, les fragments de l'inscription damasienne, la disparition du sacré corps au temps de Pascal, les recherches infructueuses des Lombards. Le diplôme de saint Pascal n'a plus de difficultés et la tradition de l'archevêque de Bourges s'écroule, entraînant avec elle plus d'une page de ma deuxième édition. Je ne m'en plains pas et j'ai d'autant moins de reproches à vous faire que vous m'aviez averti; mais pouvais-je soupçonner alors toute l'étendue du coup d'œil que Dieu vous a donné sur Rome souterraine?

Quand je songe à tout ce que vous avez encore à parcourir, je regrette moins les entraves que rencontre la publication de votre Roma subterranea. Vous n'avez pas encore la carte entière du pays; et combien d'appréciations nouvelles naîtront chez vous de vos futures explorations! Je regrette que vous n'ayez pas Tillemont avec vous pour le conduire par la main au milieu des antiquités de Rome chrétienne; il en conclurait peut-être que tout n'est pas absurde dans les actes des martyrs romains. Je pense avant un an avoir le plaisir de vous voir. J'aurais été heureux de me trouver à Rome pour le triomphe de la Madona santissima, mais cela ne m'a pas été possible. J"aurais eu d'ailleurs bien de la peine à jouir de vous; tous les pèlerins vous prendront votre temps, et vous aurez à faire aux catacombes bien des visites qui ne seront pas motivées par la science. R est juste d'ailleurs que vous fassiez les honneurs de votre domaine (1).

Le chevalier de Rossi n'était pas seul à se plaindre, mais les questions s'abattaient de tous les points cardinaux sur une vie qui depuis longtemps n'avait connu le loisir. Histoire, liturgie, cérémonies, controverses philosophiques, tout était abordé dans cette vaste correspondance : elle offre parfois des rencontres savoureuses. Ceux qui à Rome connaissaient l'abbé de Solesmes d'un peu loin le regardaient comme traditionaliste en philosophie; l'écho de cette appréciation, nous l'avons vu autrefois, était parvenu jusqu'aux oreilles du cardinal Fornari. Comment auraitil pu n'être pas traditionaliste, ayant appartenu à l'école de Lamennais et fraternisé un quart de siècle auparavant avec les fauteurs célèbres de la doctrine du sens commun? Les idées ultramontaines avaient dans l'école mennaisienne été associées de fait à une doctrine philosophique qui diminuait la raison. Le public même pensant n'avait pas encore réussi à isoler l'une de l'autre des doctrines ainsi conjuguées ensemble : traditionalisme et ultramontanisme, c'était tout un; et cette confusion des espèces aidait à la polémique de ceux qui visaient à atteindre l'ultramontanisme, en feignant de défendre les droits de la raison. Ces quiproquos ne sont pas sans exemple dans la mêlée des idées. L'abbé

(1) Lettre du 18 novembre 1854.

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