‹ Par un moine bénédictin--Chapitre 34 sur 187 · DIFFICULTES INTERIEURES · texte numérisé non relu

DIFFICULTES INTERIEURES

de Solesmcs ne pouvait se défendre d'un sourire, quand le P. Chastel, lui faisant hommage d'un nouveau traité contre le traditionalisme, réclamait son jugemenl avec quelque inquiétude et témoignait aussi de sa surprise d'avoir pour adversaires et simultanément plusieurs des plus ardents ultramontains et certains partisans des idées gallicanes. Il s'excusait même de s'attaquer à M. de Bonald et terminait en souhaitant qu'il se trouvât dans son œuvre quelque chose qui méritât de n'être pas désapprouvé (1). Il n'était nul besoin de tant de précautions; clom Guéranger était d'avance pleinement gagné aux doctrines du P. Chastel. « Nul plus que lui, a dit Mgr Pie, n'a été opposé aux systèmes qui dépriment la nature et la raison. Le baianisme. le jansénisme, le quiétisme, sous leurs formes diverses, ont eu en lui un adversaire constant; enfin ses courtes relations avec Lamennais l'ont toujours laissé étranger à ses fausses théories sur l'impuissance de la raison individuelle (2). »

L'abbé de Solesmes a souvent avoué à ses familiers que l'année 1854 avait été l'une des plus rudes d'une vie qui connut tant l'épreuve. La détresse était extrême. L'œuvre des quêtes était confiée à des religieux d'une vertu éprouvée, attachés à leur règle et à l'esprit de leur vie; mais en leur absence les offices du monastère étaient en souffrance et le monastère lui-même, appauvri des éléments personnels capables de représenter la tradition, dérivait comme un bateau désemparé au gré des courants. La profession monastique non plus que le baptême luimême n'affranchit d'emblée de la survivance des passions humaines. Qu'une nature dominatrice, servie d'ailleurs par une intelligence réelle et abritant d'un vernis de correction ses visées d'ambition et d'influence, se trouve investie d'une part d'autorité dans un milieu qui ne se défend pas encore par le nombre et la fermeté acquise de ses religieux, elle courra grand risque de n'user de cette autorité que dans un but personnel; elle détournera du centre régulier et groupera, non autour du drapeau commun et autour de l'abbé mais autour d'elle, les âmes ou naïves ou séduites.

Après le départ de dom Gardereau, devenu quêteur, le noviciat de Solesmes fut confié à une de ces influences dangereuses qu'on ne connaît bien que lorsqu'elles ont été à l'œuvre et ont donné leur mesure. Soumises, attentives à l'obéissance dans la mesure même de la confiance qui leur est témoignée et de l'autorité mise en leurs mains, tenues en garde contre toute forme trop personnelle, conscientes que l'exercice de tout pouvoir surnaturel n'est toujours qu'une forme d'obéissance, sachant en un mot que, selon la parole de Bossuet, toute autorité surnaturelle est servitude pour le bien des âmes, affranchies, disciplinées, ces

(1) Lettre du 8 septembre 1854.

(2) Oraison funèbre du T. R. P. dom Prosper Guéranger... Œuvres de Mgr Vivéque de Poitiers, t. IX, p. 60.

natures seraient grandement aptes à l'œuvre de Dieu : elles préfèrent trop souvent se vouer à la stérilité et rendre inutiles des qualités réelles, comme les fleuves qui se perdent dans les sables pour n'avoir pas voulu se creuser leur lit et y couler. Très éloigné du soupçon, l'abbé de Solesmes eut besoin d'être avisé par autrui; il observa, se renseigna, attendit et, lorsque sa conscience lui fit une loi de soustraire son noviciat à une direction irrégnlière, retira à lui l'autorité qu'il avait lui-même confiée. C'est l'exercice le plus normal de l'autorité paternelle dans le monastère. Chose étrange et qui montre à quelles bizarreries se peut porter l'ambition, le maître des novices se flattait que jamais l'abbé n'oserait lui retirer son office; et pourtant il demandait à Rome un rescrit qui dans l'intérêt de sa conscience le délivrât de toute charge, le privât de voix active et passive, afin de pouvoir- au besoin montrer qu'il était allé au-devant de sa démission et avait aspiré à descendre. Le vrai maître des novices pour dom Guéranger, celui qui dans la suite serait aussi son prieur et enfin recueillerait sa succession, l'abbé Charles Couturier, entrait cette année-là même au monastère en compagnie de l'abbé François Chamard. Mais il fallait pourvoir sur l'heure à la direction de ce noviciat de Solesmes qui devait durant longtemps encore être la pépinière unique de la congrégation de France. Dom Guéranger résolut d'ajouter à ses charges miiltiples déjà l'office de zélateur; le vénéré dom Cadot devint maître des novices et tout rentra dans l'ordre, sans pourtant que s'éliminassent sur l'heure les tristes conséquences des menées qui avaient précédé. Le mal a toujours son douloureux lendemain, et les erreurs de la passion retentissent longtemps dans les âmes qu'elles ont atteintes, comme aussi dans la vie des supérieurs condamnés à vivre spectateurs impuissants de ravages qu'ils n'ont pu ni pressentir ni conjurer et dont ils ne sauraient arrêter le cours.

Du moins n'y avait-il que joie du côté de la fondation de Ligugé. Dom Pitra visitait souvent le petit monastère; il était très goûté de l'évêque de Poitiers. Un instant l'évêque et le moine furent unis en une intime collaboration.

Quelle organisation magnifique pour la recherche et l'érudition! disait Mgr Pie en remerciant dom Guéranger de le lui avoir prêté. L'imagination pourrait s'aventurer quelquefois, ajoutait-il avec finesse, et chercher la clef des choses là où elle n'est pas. Nonobstant ce petit inconvénient, je vous souhaite bon nombre d'enfants de saint Benoît comme celui-là (1).

Venez me voir avant la Saint-Martin, et mandez avec vous le cher père Pitra. Nous aurons, je l'espère, l'évêque de Tulle, qui compte sur vous deux avec friandise. J'ai vu avec joie que le pape vous faisait réimprimer; c'est un témoignage bien flatteur pour vous (2).

(1) Lettre du 1er septembre 1854.

(2) Lettre du 9 octobre 1854.

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