‹ Par un moine bénédictin--Chapitre 35 sur 187 · VISITE DE MADAME SWETCHINE · texte numérisé non relu

VISITE DE MADAME SWETCHINE

L'évêque de Poitiers faisait allusion au Mémoire sur V Immaculée eption dont le pape avait demandé une édition nouvelle, en vue de la proclamation solennelle fixée au 8 décembre de cette année. La part que dom Guéranger avait prise à cette question et la faveur que lui témoignait le souverain pontife laissaient supposer que l'abbé de Solesmes se rendrait à Rome pour assister aux fêtes, et menu1 qu'il y serait formellement invité. « J'en suis salué tous les jours, écrivait-il à un ami qui l'interrogeait; mais il n'en a jamais été question ni à Rome ni à Solesmes. La réunion d' évoques projetée par le saint père n'est pas un concile; on veut seulement, de chaque nation deux évêques pour la conférence qui doit avoir lieu. A aucun titre, je ne dois être là (1). » Mille motifs impérieux que le lecteur n'ignore non plus que nous le retenaient en France dans son monastère toujours menacé, près de ses fondations encore naissantes.

La correspondance d'abord si active de l'abbé de Solesmes avec Mme Swetchine s'était ralentie. La noble convertie n'avait plus devant elle que trois ans de vie. La vieillesse la rendait silencieuse; elle s'attristait du cruel partage d'intérêts et de sentiments que provoquait en elle la guerre de la France contre la Russie. Le gouvernement français avait autorisé les sujets russes à séjourner en France comme par le passé. Elle avait été heureuse de cette décision; néanmoins, disait-elle avec tristesse, « l'amour que je conserve à mon pays quoique platonique est bien sincère. Pour tout le monde, c'est la guerre d'Orient; pour moi, c'est la guerre civile (2). » Il ne semblait pas, alors surtout que l'affection première s'était refroidie, qu'il demeurât une chance quelconque à cette visite si vivement projetée quinze ans auparavant et dont l'occasion s'était toujours dérobée. Et pourtant, au retour d'un séjour au Bourg-d'Iré auprès du comte de Falloux, Mme Swetchine s'arrêta à Solesmes, accompagnée de M. de Falloux lui-même et du prince Augustin Galitzin. C'était le 11 octobre, veille de la dédicace de l'église abbatiale; les instances de dom Guéranger n'obtinrent pas que ses visiteurs prolongeassent leur séjour.

Dans une lettre à la duchesse de La Rochefoucauld, Mme Swetchine a fait allusion aux quelques heures passées à Solesmes :

M. de Falloux est venu avec moi jusqu'à Sablé pour me conduire à Solesmes, où la réception la plus cordiale m'attendait Le père abbé n'est vieilli ni d'esprit ni même de visage; la paix de ces dernières années l'a bien restauré. H règne dans son paisible domaine, et au dehors lui et ses religieux sont très bien vus. Tout cela a été très rapide mais très satisfaisant. On n'est pas assez étonné,

(1) D. Guéranger à M. Adolphe Segretain, 5 octobre 1854.

(2) Lettre à Lacordaire, 30 octobre 1854. Comte de Falloux, Correspondance du R. P. Lacordaire et de Mme Swetchine (1864), p. 545.

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au milieu de tant de choses qui croulent, de ne voir aucune entreprise religieuse péricliter (1).

L'humeur paisible de l'abbé de Solesmes et aussi la brièveté d'un entretien où rien ne pouvait être abordé à fond donnèrent le change à Mme Swetchine. Tandis qu'elle regagnait Paris, l'abbé de Solesmes écrivait à dom Pitra pour l'inviter au nom de l'évêque de Poitiers à la solennité de la Saint-Martin à Ligugé : « H y aura les évêques de Tulle et d'Angoulême; mais cela ne nous suffit pas : il nous faut encore dom Pitra (2). »

Le départ simultané de trois postulants qui sortirent du noviciat en fermant bruyamment les portes et en promettant du s'candale faillit mettre obstacle à la fête projetée; mais il y avait engagement formel : dom Guéranger partit en priant les saints anges d'abriter et de défendre son abbaye. La réunion de Ligugé fut brillante. Mgr de Moulins avait voulu s'unir à Mgr de Tulle et à Mgr d'Angoulême auprès de l'évêque de Poitiers. La fête terminée, l'abbé de Solesmes et Mgr Pie consacrèrent deux jours à des entretiens sur les affaires de l'Eglise et en particulier sur la guerre d'Orient. L'abbé pressait l'évêque d'y prendre le thème d'une lettre pastorale sur la prédestination de VOccident dans la loi nouvelle. « Titre bizarre et incompris peut-être, disait l'évêque, mais ce serait le fond d'un petit traité où toutes les questions que vous avez en vue viendraient se grouper (3). » Là aussi se concertèrent entre les deux bons ouvriers ces instructions synodales sur les principales erreurs du temps présent qui portèrent si haut la réputation de l'évêque de Poitiers et appelèrent sur son enseignement l'attention de toute la France.

Peu auparavant à l'occasion des prières publiques prescrites avant la prochaine définition, Mgr Pie avait fort nettement pris position en face du naturalisme et réprouvé des équivoques dont l'exemple venait de très haut. Il avait plu en effet à l'Académie française, afin de témoigner de son absolue neutralité en fait de doctrine, de couronner d'un même laurier le traité du P. Gratry, la Connaissance de Dieu, et le livre de Jules Simon sur le Devoir. Telle était en un certain milieu l'indécision de la pensée et l'absence de principes que l'évêque d'Orléans, quelques mois plus tard, se laissait entraîner dans son discours de réception à l'Académie française (4) à des complaisances qui lui valurent les applaudissements du journal le Siècle (5). Mgr Pie en conçut de

(1) Lettre du 16 octobre 1854. Comte de Falloux, Lettres inédites de Mme Swetchine, p. 354.

(2) Lettre du 30 octobre 1854.

(3) Lettre du 1er septembre 1854.

(4) L'Univers, 11 novembre 1854.

(5) Ibid,, 21 novembre 1854.

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