‹ Par un moine bénédictin--Chapitre 36 sur 187 · DÉFINITION DE L'IMMACULÉE CONCEPTION · texte numérisé non relu

DÉFINITION DE L'IMMACULÉE CONCEPTION

l'humeur et, en attendant l'instruction synodale qui devait suivre de près, sa lettre pastorale jeta une note exacte dans cette confusion des tendances et des doctrines. Il signala le danger de cet état d'esprit où « la philosophie chrétienne, qui montre de son doigt le chemin du ciel, reçoit la couronne ex œquo avec la morale naturaliste qui n'aboutit qu'à ces vertus dont V enfer est plein », et, hautement, réclama contre le « parti pris de tromper la conscience publique par une confusion et un pêle-mêle plus funeste peut-être que l'incrédulité affichée (1) ».

Cette leçon donnée à l'Académie causa un peu d'émoi. Le Journal des Délais (2) en fut mécontent; le Correspondant écarta d'un geste assez peu mesuré les réflexions de « prélats plus expérimentés, disait-il, en théologie qu'en matière de goût (3) ». L'évêque de Poitiers ne voulut relever la mercuriale du Correspondant qu'en insistant bien plus solennellement encore quelques mois après sur la doctrine qui avait déplu.

Je vous enverrai mes épreuves, disait-il à dom Guéranger : ce ne sera que vers la fin de janvier; et je vous promets de mener rondement l'autre affaire après (le mandement sur la guerre d'Orient, la croisade et la prédestination de l'Occident). Je serais impuissant à la traiter en ce moment : toute la végétation d'idées produit autre chose (4).

L'abbé répondait :

Je suis tout à fait avec vous, mon cher seigneur, dans votre idée de donner immédiatement le mandement sur le naturalisme, puisque l'autre n'y perdra rien. Mais, pour l'amour de Dieu, citez vos adversaires sans les nommer. Il faut aller jusqu'au bout. Ne consentiriez-vous pas h demander compte à M. d'Orléans pourquoi lui, baptisé, prêtre et évêque, s'en est allé dire en face des païens idolâtres qu'il n'était, lui, qu'un débris, tout comme eux (5)!

Il est sûr que l'expression dépassait les bornes de l'humilité légitime. Dans un sentiment de courtoisie fraternelle, l'évêque de Poitiers préféra n'y faire aucune allusion.

Les deux amis échangeaient ces propos, lorsqu'un grand événement s'accomplit à Rome; la définition de l'Immaculée Conception, dans les circonstances où Pie IX la donna au monde chrétien, couronnait l'effort doctrinal d'un demi-siècle et préparait l'œuvre du concile du Vatican. Le souverain pontife s'était plu à entourer d'une grande solennité cet exercice de son magistère infaillible. Tous les évêques de la catholicité

(1) Lettre pastorale du 1er octobre 1854. Œuvres de Mgr l'évêque de Poitiers, t. II, p. 158-159.

(2) Cité par l'Univers, 10 novembre 1854.

(3) 25 novembre 1854, t. XXXV, p. 298, 303-306.

(4) Lettre du 7 décembre 1854.

(5) Lettre du 16 décembre 1854.

avaient été invités à témoigner de la foi de leurs églises. Il n'y avait pas lieu à les réunir en un concile; le pape se borna à convoquer de chaque nation un petit nombre de prélats. Ce furent pour la France le cardinal Gousset et Mgr Bouvier. L'évêque du Mans était souffrant, mais le désir de répondre à l'appel de Pie IX lui donna des forces. Un instant il fut arrêté à Lyon par un retour offensif de son mal; il en triompha et reprit son voyage. Les évêques convoqués à Rome et ceux que la dévotion y avait amenés spontanément se réunirent à la fin de novembre sous la présidence de trois membres du sacré collège, les cardinaux Brunelli, Caterini, Santucci. Us étaient au nombre d'environ cent vingt. Le projet de bulle leur avait été remis avec les Pareri ou témoignages des évêques sur la foi à l' Immaculée Conception; le mémoire de l'abbé de Solesmes leur était spécialement signalé. La mission des évêques n'était aucunement de se prononcer ni sur la question même qui faisait l'objet de la définition ni sur l'opportunité de cette définition, mais seulement d'exposer au souverain pontife les observations que leur pouvait suggérer le projet de bulle qui leur avait été remis. Deux évêques, dont l'un français, demandèrent au coins des séances s'il n'y aurait pas lieu de fane mention clans la bulle du jugement de l'épiscopat; cette proposition demeura sans écho. Le consistoire secret se thit le 1er décembre et le jour de la définition fut fixé au 8 du même mois. La cérémonie eut lieu dans la basilique de Saint-Pierre. Elle est trop connue par les récits du temps pour que nous devions nous y arrêter. Le souverain pontife, invité au nom de l'Eglise catholique par le cardinal Macchi, doyen du sacré collège, à rendre par la définition de l'Immaculée Conception un solennel hommage à la Mère de Dieu, prononça, au milieu d'une émotion universelle qui de l'immense auditoire refluait jusqu'à lui, les paroles qui terminent la bulle Ineffabilis Deus. Toutes les cloches de Rome s'ébranlèrent et le canon du château Saint- Ange annonça aux environs la glorieuse nouvelle.

Elle parvint à Solesmes le matin du 12 décembre et y fut accueillie avec grande joie. On lui fit fête dès la première heure et sans doute l'église abbatiale fut après la définition la première église de France où le privilège de Xotrc-Dame fut solennisé. Au milieu des messages qui réjouissaient la foi de tous, arrivaient clans des lettres privées les nouvelles qui faisaient sourire. On rapportait que le jour de la proclamation du dogme, le souverain pontife avait exercé contre l'archevêque de Paris. Mgr Sibour, une petite vengeance assaisonnée de malice : l'insigne honneur de tenir le bougeoir durant la messe pontificale avait été réservé à l'archevêque de Paris (1). On crut généralement que Mgr Sibour avait été désigné à cet office, parce qu'il

(1) Mgr Mâlou, V Immaculée Conception de la bienheureuse Vierge Marie, considérée comme dogme de foi (1857), t. II, chap. xn, § 6, p. 375.

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