DÉFINITION DE L'IMMACULÉE CONCEPTION
avait été l'un des quatre opposants à la définition. Dès 1850, il s'était cru obligé en conscience d'écrire au souverain pontife que, d'après les principes de la saine théologie, l'Immaculée Conception de la 1res sainte Vierge n'était pas définissable comme vérité de foi catholique; cette doctrine ne pouvait être imposée au monde chrétien comme croyance; la définition en serait très inopportune et nuirait grandement au salut des âmes surtout dans le diocèse de Paris. Et de peur qu'une simple lettre n'eût pas assez d'autorité, il déclarait avoir en mains un travail assez étendu et fort sérieux sur la question, que des motifs secrets ne lui permettaient pas de porter à la connaissance du saint père (1). Rome insista-t-elle afin d'obtenir communication de ce « travail assez étendu et fort sérieux (2) »? Nous ne saurions le dire. 11 est certain que l'archevêque de Paris se ravisa bientôt et « se fit une obligation de conscience de le mettre sous les yeux de Pie TX (3) ». Ce mémoire écrit en latin trouva place dans la grande collection italienne des Pareri sulla definizione (4) et provoqua l'étonnement et la gaieté des théologiens. H y avait selon l'auteur trente-huit raisons graves de douter de la définibilité. Plusieurs de ces raisons graves étaient ouvertement extravagantes, et en face d'elles la malicieuse vengeance de Pie IX semblera bien inoffensive.
Le souverain pontife eut au contraire des attentions touchantes pour Mgr Bouvier. L'évêque du Mans avait été accueilli au Quirinal et entouré de tous les soins que réclamait sa santé. Il avait voulu malgré sa grande faiblesse assister à la splendide fonction du 8 décembre et s'y fit porter : un siège lui avait été préparé près du trône pontifical (5). Mais bientôt après ses forces le trahirent de nouveau et il devint évident que son état était désespéré. Il reçut l' extrême-onction le lundi 25 décembre, le saint viatique le lendemain et, fortifié de la bénédiction du souverain pontife, rendit son âme à Dieu le 29 décembre en la fête de saint Thomas de Cantorbéry. Il était âgé de près de soixante-douze ans. Dom Guérangor et Solesmes ne se souvinrent que de ses bienfaits.
Au cours des longs mois que dura la vacance du siège de saint Julien, les devins recherchèrent quel pouvait être le successeur de Mgr Bouvier et un nom fut prématurément prononcé. M. Charles Fillion n'était vicaire général du Mans que depuis fort peu de temps; mais ses éminentes aptitudes, un coup d'œil ferme et simple, une grande sérénité trame,
(1) Lettre du 26 juillet 1850. Pareri sulla definizione dogmatica delV lmmacolato Concepimenlo délia B. V. Maria, rassegnati alla Sanlilà di Pio IX... (1851.) P. I, vol. I II, p. 310-311.
(2) Lettre de Mgr Sibour au saint père, 17 décembre 1850. Pareri, etc., lot: ri!., p. 338.
(3) Ibid.
(4> I>. I, vol. II, p. 26-46.
(5) L'abbé Lottin à D. Guéranger, 16 décembre 1854.
112 DOM GUERANGER
un cœur aimant et ouvert le désignaient entre tous pour la charge que la mort de Mgr Bouvier laissait vacante. Peut-être, dans les régions où les bénéfices se distribuaient alors, ce qui contribua à l'écarter pour cette fois fut-ce précisément que son nom avait été prononcé et presque acclamé tout d'abord. Tel entre pape au conclave, dit l'axiome, qui en sort cardinal. La joie fut ajournée à l'heure de Dieu, à l'heure opportune et prédestinée. Un autre nom fut prononcé encore.
Depuis longtemps déjà il avait été question de démembrer le diocèse du Mans. Son étendue et sa population excédaient les forces d'un seul; n'était-il pas naturel de soulager l'évêque du Mans et d'ériger un évêché à Laval? Or le maire de Laval était alors M. Adolphe Segretain, un converti de dom Guéranger, demeuré en intimes relations avec lui. L'idée vint au maire de Laval de provoquer le démembrement du diocèse en faisant valoir auprès de 1" empereur le haut intérêt politique qu'il y avait à créer un second siège épiscopal. M. de Morny s'y intéressait, l'empereur était favorable : M. Segretain poussa plus loin et s'occupa du titulaire de ce siège qui n'existait pas encore. Son candidat à lui était désigné d'avance. Les longs retards apportés à la nomination de l'évêque du Mans lui laissaient le loisir de poursuivre activement son double projet : obtenir un évêché à Laval, obtenir l'abbé de Solesmes comme premier évêque de Laval. Moyennant une diplomatie prudente et discrète, tout semblait facile; et M. de Falloux, qui au cours de son ministère s'était efforcé déjà de vaincre l'humilité de dom Guéranger, était d'avance gagné à ce projet et promettait d'en parler à l'empereur.
L'abbé de Solesmes ne sut que plus tard ce qui avait été tramé contre lui. L'érection d'un évêché à Laval lui avait paru impossible; elle fut néanmoins obtenue (1). D'un ton de triomphe M. Segretain annonçait à son ami, le dernier jour de février, que c'était chose acquise (2). Restait donc à obtenir l'évêque désiré. M. Segretain ne voyait nulle difficulté à solliciter du souverain pontife pour dom Guéranger le moyen de concilier avec l'exercice de l'autorité épiscopale le gouvernement de son abbaye et de la congrégation. Laval et Solesmes sont presque voisins et l'on peut obtenir des dispenses pontificales. Encore fallait-il négocier sans bruit. Lorsqu'on faisait devant lui allusion à une charge épiscopale, l'abbé de Solesmes témoignait d'une vive répugnance qui ne lui venait pas seulement de son humilité. Il avait conscience sans aucun doute que tout autres sont les aptitudes de l'abbé et celles de l'évêque : — de l'abbé que les conditions mêmes de son monastère limitent à la direction d'un petit nombre d'âmes choisies, dont il connaît le détail, les besoins, les travaux, — de l'évêque investi d'une autorité plus haute et. plus étendue sur un clergé nombreux, sur un peuple dont il ne peut
(1) A. Segretain à D. Guéranger, 11 janvier 1855.
(2) Lettre du 28 février 1855.