‹ Par un moine bénédictin--Chapitre 38 sur 187 · L'ÉVÊCHÉ DE LAVAL · texte numérisé non relu

L'ÉVÊCHÉ DE LAVAL

connaître que des généralités. H n'avait aucune prétention à ces qualités d'administrateur dont 1rs évoques doivent être pourvus dans la gestion souvent épineuse des intérêts matériels de leurs diocèses. Enfin sa répugnance tenait à une cause beaucoup plus profonde et plus générale : investi comme abbé de l'exemption régulière qui le plaçait sous la juridiction immédiate du souverain pontife, il regardait son monastère comme un fief qu'il tenait de Rome et qu'il gouvernait comme tel sans vouloir recevoir d'ailleurs un supplément d'autorité. Dans la dignité que l'épiscopat lui eût surajoutée, il aurait vu une grandeur à lui personnelle et comme une atténuation de son appartenance immédiate au souverain pontife. L'effort de M. Segretain, eût-il triomphé sur le second projet comme il avait fait pour le premier, eût échoué sûrement contre la résolution de dom Guéranger.

C'est chose remarquable que la constance de l'abbé de Solesmes à n'être qu'abbé et à vouloir que son monastère ne fût que monastère : il n'accueillit ni ministère étendu, ni collège, ni entreprise industrielle, rien en un mot de tout ce qui aurait pu détourner sa maison d'être ce qu'elle sera à jamais, schoïa dominici servitii. Son effort tendait au milieu même de sa grande pénurie à maintenir la vie monastique dans son intégrité. On voyait percer un regret jusque dans la permission qu'il accordait à dom Pitra de suivre les cours de langues orientales, auxquels M. Quatremère convoquait affectueusement les bénédictins.

Je vous donne carte blanche pour M. Quatremère et ses projets orientaux, bien que je voie avec regret s'éloigner pour vous l'heure de la vie conventuelle. Je me console en songeant que vous irez de temps en temps étudier à Ligugé vos grammaires et vos dictionnaires. Au fond, cela me paraît désirable pour le service de l'Eglise et l'honneur de la congrégation et je ne voudrais en rien m'y opposer (1).

Dans l'intérêt du Spicilège, la connaissance des langues de l'Orient devait être en effet utile à dom Pitra. Au début de l'année 1855, M. de Rossi écrivait :

J'espère que dans cette année, peut-être bientôt, nous ouvrirons la tombe de sainte Cécile dans son église du Transtévère; et si le P. abbé de Solesmes désire assister à cet acte solennel et à la cérémonie de récognition, qu'il écrive bientôt à M. de Rossi une longue lettre de quatre pages, en le priant de lui indiquer quand et comment cela aura heu (2).

La nouvelle fit tressaillir dom Guéranger, mais d'une émotion assez complexe où il entrait de la joie, de la surprise et de l'inquiétude.

(1) Lettre du 21 avril 1855.

(2) M. de Rossi à D. Guéranger, 1er janvier 1855.

414 DOM GUERANGER

Pourquoi, demandait-il sur l'heure à son ami, pourquoi cette troisième apparition de la grande et très douce Cécile? Quel est celui qui a eu cette pensée? Pourquoi troubler le sommeil de l'épouse du Christ? Pourquoi sans nécessité ouvrir cette tombe sacrée et mystérieuse? Je n'en dis pas moins, ajoutait-il, bienheureux les yeux qui contempleront les restes de la vierge si aimée, et je prie son Epoux de me faire cette grâce (1).

Dès lors, nous le savons déjà, dom Guéranger projetait un nouveau voyage à Rome. Il se croyait en devoir de donner à M. de Rossi l'appui de son amitié et peut-être même de son influence. Le savant archéologue souffrait vivement de sa solitude, et l'honneur de ses découvertes aux catacombes ne le consolait pas pleinement des difficultés qu'il rencontrait autour de lui. Sous les dehors d'un homme robuste et calme, il cachait une âme d'une sensibilité très affinée, presque maladive.

Je suis réellement dans une grande solitude d'âme, écrivait-il, et au milieu d'un désert presque complet. Le petit nombre d'amis qui s'intéressaient moins à mes études qu'à ma personne peu à peu se font plus rares et chaque jour disparaissent; il ne me reste personne qui puisse être un confident intime comme vous l'avez été, comme vous l'êtes toujours. Aussi me pardonnerez-vous si parfois dans mes lettres je vous parle plus longuement de moi que de la science et de l'archéologie, qui est pourtant la seule distraction qui m'empêche de tomber dans la tristesse la plus profonde. Venez donc au plus tôt, nous nous verrons dans la crypte de sainte Cécile; là, je triompherai de vous et de votre obstination archéologique qui a dû plier enfin. Nous irons à Saint-Calixte reprendre le fil de ces entretiens et conférences, où vous m'avez appris à me connaître moi-même plus que personne jamais n'avait su le faire. L'ouverture du tombeau de votre sainte n'est pas encore chose décidée. Les religieuses la demandent par dévotion, la commission la désire par une curiosité savante, excitée encore par la découverte de la crypte primitive. Votre présence à Rome pourra contribuer puissamment à la réalisation de ce désir dont l'expression doit être bientôt présentée au saint père au nom de la commission (2).

Il n'y avait donc pas d'urgence et dom Guéranger crut possible de surseoir. De fait le voyage à Rome n'eut lieu que l'année suivante.

Une ordination se présenta cette année; le siège du Mans était vacant, Poitiers trop loin. L'abbé de Solesmes présenta ses sujets à l'évêque de Séez. H y eut échange gracieux : l'ordination faite, l'évoque délégua à dom Guéranger la fonction de bénir la première pierre de la chapelle du petit séminaire, dédiée à l'Immaculée Conception. H fut de retour à Solesmes quelques joins avant les fêtes de Pâques, mais n'y demeura que fort peu, car Ligugé réclamait sa venue. Le voyage qui en tout temps lui souriait médiocrement perdait encore de son charme,

(1) Lettre du 27 février 1855.

(2) Lettre du 13 mars 1855.

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