‹ Par un moine bénédictin--Chapitre 39 sur 187 · RETOUR D'IMPIÉTÉ EN FRANCE · texte numérisé non relu

RETOUR D'IMPIÉTÉ EN FRANCE

puisqu'il ne pouvait se rencontrer avec l'évêque de Poitiers alors en tournée épiscopale. Du moins n'eut-il qu'à s'applaudir des progrès du petit monastère de Saint-Martin et de l'édification qu'il répandait autour de lui. Ce lui fut un dédommagement pour ce qu'il avait à souffrir du côté de Notre-Dame d'Acey dont les jours continuaient à être fort troublés. Il s'y rendit en juillet et réjouit de sa présence la petite communauté éprouvée. Le clergé des environs lui témoigna une confiance extrême; l'accueil affectueux de la Franche-Comté lui rappela les petites ovations que le clergé de Bretagne lui avait décernées peu auparavant. Il devait malheureusement suffire, pour faire évanouir les espérances de tous, de la révolte obstinée d'un seul.

Dom Guéranger n'avait point encore quitté Notre-Dame d'Acey que Mgr Pie s'en vint auprès de lui par ses lettres prendre sa revanche de la réunion manquée à Ligugé. Désormais la communauté poitevine, qui formait un nouveau lien très doux entre l'évêque et l'abbé, prend une large part dans leur correspondance : toute ^'histoire intime de ses débuts y est contenue. Mais bientôt des intérêts privés la conversation épistolaire passait aux choses de l'Eglise. La guerre de Crimée se poursuivait à l'autre bout de l'Europe sans que la mort de l'empereur Nicolas l'eût aucunement ralentie. Ce qui, plus que les calamités amenées par elle, plus même que la détresse dont souffrait le pays, formait le souci de ces deux âmes chez qui toute douleur de l'Eglise avait son écho, c'était le retour offensif d'impiété qui se prononçait alors. Aussi longtemps que la sécurité publique avait été menacée par la révolution, l'Eglise avait été regardée sinon comme une arche divine du moins comme un élément de l'ordre public et une chance de conservation. Dès que les craintes eurent cessé et que la main vigoureuse de l'Empire eut donné un peu d'assurance, le public français sous la prédication des journaux voltairiens revint à ses habitudes hostiles ou frondeuses. La trêve imposée par la peur fut dénoncée dès que la peur eut pris fin, et même la disette qui désolait le pays se trouva, grâce aux sottes rumeurs jetées dans la circulation, le fait de l'Eglise, la faute d'un clergé accapareur des grains.

Le croirait-on? L'évêque de Poitiers fut dénoncé dans son propre dioeèse comme ayant voulu affamer son peuple. 11 était même en fuite, disait-on, poursuivi par la police, traqué par ses créanciers, compromis par toute sorte de complots. Telle était l'insistance de ces calomnies absurdes qu'elles obtenaient du crédit. Bénédictins et jésuites avaient naturellement leur part de responsabilité dans les œuvres malfaisantes de l'évêque. Quelques jours plus tard, autre alerte : l'évêque était gardé à vue dans son palais. Pour ruiner ces bruits, Mgr Pie affecta de paraître dans sa ville épiscopale plus qu'il ne l'avait fait jusque-là. Mais de la ville les mensonges se réfugiaient dans les campagnes et s'y embus-

quaient. Il y avait, là une part de système; et im observateur attentif pouvait sans trop de peine démêler le dessein de l'ennemi : se venger sur la réputation de l'évêque des coups portés par lui à l'irréligion et créer dans sa vie assez de diversions pour qu'il n'eût pas le loisir d'en porter de nouveaux.

La réponse de Mgr Pie était mûrie depuis longtemps. Il n'était pas de ceux qui reculent. Au lieu de s'engager dans une discussion avec le rationalisme, ce qui n'eût intéressé que les théologiens; au lieu de saisir les fidèles de questions qui souvent les dépassent, l'évêque de Poitiers, sur le conseil de l'abbé de Solesmes, procéda synoclalement devant son clergé réuni à la condamnation motivée des tendances naturalistes et libérales exprimées dans des livres trop célèbres : le Vrai, le Beau, le Bien de Victor Cousin, et le Devoir de Jules Simon (1). Il inaugurait par là la série de ces Instructions synodales sur les principales erreurs du temps présent qui portèrent la parole du nouvel Hilaire bien au delà des limites de son diocèse. Mais tout cela a été dit déjà avec un charme et une exactitude qui ne laissent rien à désirer par l'historien de Mgr Pie (2); et si nous avons cru pouvoir d'un mot effleurer après lui ce sujet qu'il a épuisé, ce n'est que pour accuser la part que l'abbé de Solesmes a prise dans cette grande prédication qui dorénavant ne se taira plus.

Après une vacance de huit longs mois, le diocèse du Mans reçut un évêque dans la personne de Mgr Nanquette, auparavant curé de Sedan; Tévêché de Laval, récemment érigé, fut confié à Mgr Wieart. Les deux nominations apportaient à Solesmes une double joie et à l'abbé une précieuse compensation au milieu de ses ennuis. La fin de l'année 1855 le vit préparer son quatrième voyage à Rome; mais cette fois il devait y trouver, en même temps que l'affection du chevalier de Rossi. la société et l'appui de l'évêque de Poitiers qui l'y avait devancé de quelques mois pour accomplir sa première visite ad limina. Ils devaient y concerter des œuvres communes et en particulier l'érection canonique du monastère de Ligugé. Le départ de l'abbé de Solesmes fut pourtant retardé. Mgr Nanquette avait reçu la consécration épiscopale à Reims des mains du cardinal Gousset. Il avait témoigné de son affectueux dessein de voir aussitôt l'abbaye. Dom Guéranger voulait lui faire les honneurs de sa maison et inaugurer ainsi, après les dures controverses qu'il avait eu à soutenir, une série de bons rapports. Le nonce aussi devait se rendre à Laval pour y proclamer, au nom du souverain pontife, la création du nouveau siège épiscopal, et le maire de Laval, M. Segretain, avait insisté pour obtenir que l'abbé de Solesmes fût présent à la cérémonie. « Je me ren-

(1) Première instruction synodale sur Us [tri, ici pales erreurs du temps présent (7 juillet 1855). Œuvres de Mgr Vévêque de Poitiers, t. II, p. 356 et »mv.

(2) Mgr Baunard, Histoire du cardinal Pie (1886), t. I", chap. vm. p. 538 et suiv.

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