LE NOUVEL ÉVÊQUE DU MANS
drais volontiers à votre invitation, lui répondait dom Guéranger, mais vous n'avez pas songé que l'installation de L'évêque du Mans aura lieu le même jour que celle de l'évêque de Laval. Je ne puis donc me rendre auprès de vous. Je resterai tranquille. Vous savez d'ailleurs combien j'ai en horreur les grandes réunions et tout ce qui sent la représentation. » El comme sur les entrefaites, il avait eu connaissance de l'effort tenté par Ht Segretain pour le faire nommer à l'évêché de Laval, il ajoute : « Je ne vous pardonne pas le mauvais tour que vous avez voulu me jouer. 11 est certain que j'en serais mort et vous l'auriez eu sur La conscience (1). »
Le successeur de Mgr Bouvier se rendit à Solesmes le 17 janvier. Il n'ignorait pas que dom Guéranger se proposait le voyage de Rome et il s'était aimablement défendu d'y être un obstacle. « Soyez persuadé qu'avec moi, lui disait-il, vous n'aurez pas affaire à un évoque formaliste et susceptible (2). » Mais en même temps Mgr Nanquette témoignait avoir reçu de Paris des nouvelles graves dont il désirait vivement l'entretenir (3). Dom Guéranger attachait un trop grand prix aux premières relations avec son nouvel évêque pour hésiter un instant à ajourner son départ. Mgr Nanquette lui en sut gré. Les prévenances de l'évêquc témoignèrent à tous dès la première heure qu'il avait en grande estime L'abbé de Solesmes; il n'en fallut pas davantage pour que l'abbé de Solesmes jouît aussitôt de la faveur de tous : chacun l'aimait, chacun l'avait toujours aimé. La seule visite et les attentions de l'évêque accomplirent cette conversion; et lorsque dom Guéranger quitta l'abbaye, il était porteur pour le saint père d'une lettre qui déclarait close et pour jamais l'ère des contestations :
Je suis heureux, disait l'évêque, d'exprimer à Votre Sainteté le bonheur que j'éprouve de posséder l'abbaye de Solesmes dans le diocèse qu'Elle a confié à mes soins. Je désire par mon affection et ma sollicitude faire succéder la paix et les meilleures relations à toutes les tribulations que cette maison si chère aux catholiques de France a si longuement éprouvées. J'honore et j'aime l'état religieux et jamais je ne prendrai ombrage des privilèges que le siège apostolique accordera à une abbaye qui lui appartient et qui a déjà rendu tant de services à l'Eglise (4).
L'abbé de Solesmes n'attendait plus pour se rendre à Rome qu'un signal de l'évêque de Poitiers, qui s'était employé à préparer les voies.
Je sors de chez le pape, écrivait Mgr Pie. Quand j'ai parlé de Ligugé et de vous, Pie IX m'a dit de suite : « L'abbé Guéranger, on n'en entend pas plus
(1) Lettre du 12 novembre 1855.
(2) Mgr Nanquette à D. Guéranger, 23 décembre 1855,
(3) Ibid,
(4) Lettre du 17 janvier 1856.
parler que s'il n'existait plus; j'aurais pourtant bien besoin de lui; mais je ne veux pas le déranger. » Vite j'ai dit que je vous savais l'intention de venir et que la parole de Sa Sainteté serait décisive, s'il me permettait de vous la transmettre. H m'a répondu : « A la bonne heure; puisqu'il doit venir, cela me sera très agréable; dites-le-lui (1). »
En même temps que Mgr Pie portait à dom Guéranger le désir du pape, il lui parlait aussi de l'estime que Rome faisait de son talent et de sa compétence liturgique. L'abbé de Solesmes répondit sur l'heure :
Mon très cher seigneur, j'ai beaucoup à vous remercier de votre lettre. Je vous prie instamment de faire savoir d'une manière sûre au saint père que je serai à Rome dans les premiers jours de février et tout à ses ordres. La visite aimable que nous fait le nouvel évêque retarde mon voyage jusqu'au 21 et je dois m'arrêter en route de toute nécessité. Restent les chances du paquebot; mais mon arrivée est certaine pour le commencement de février (2).
Pendant que l'abbé de Solesmes se prépare, dispose tout dans l'intérieur de son monastère en vue d'une absence de plusieurs mois, et, à partir du 21 j aimer, contrarié par l'état toujours précaire de sa santé, fournit les longues étapes de son voyage, Chartres, Ligugé, Dijon, Marseille, Civita-Vecchia, nous avons le loisir de faire connaissance avec un état des esprits et aussi tout un ensemble d'événements obscurs, menus, qui nous donnent le mot de l'énigme impliquée dans le voyage à Rome de 1856.
Une quarantaine de diocèses en France avaient sous l'action partie de Solesmes fait retour à la liturgie romaine. Des autres qui s'attardaient dans leurs liturgies particulières, les uns ne se faisaient pas faute, lorsqu'ils avaient une grâce à obtenir de Rome, de protester de leur amour pour l'unité et de leur résolution intérieure d'y revenir, sauf à s'abriter de mille prétextes pour retarder l'exécution de leur dessein; les autres défendaient de leur mieux, contre l'effort du souverain pontife et contre le mouvement qui entraînait alors la France vers les formes de la prière romaine, ce qu'ils appelaient la beauté littéraire et l'autorité de leur liturgie. La liturgie parisienne, adoptée ou imitée, soit avant soit après la Révolution de 1789, par nombre de diocèses de France, avait tout naturellement constitué le centre de ralliement de cette résistance, fortement entamée mais non vaincue. Le concile de la province de Paris en 1849, nous l'avons vu déjà, au lieu de décréter le retour à la liturgie romaine, s'était borné à formuler le vœu d'une réforme (3). Encore ce vœu, tout platonique et dont il était possible de frustrer indéfiniment la
(1) Lettre du 27 décembre 1855,
(2) Lettre du 5 janvier 1856.
(3) Décréta Concilii Parisiensis, p. 126.