LES GALLICANS ET LE BRÉVIAIRE
réalité, avait-il été suivi de l'expression reconventionnelle d'un désir de voir le bréviaire romain subir une nouvelle revision. Grâce à celte motion habile, les liturgies particulières pourraient vivre jusqu'au jour où Rome aurait enfin terminé le long travail de remaniement, qui eût
adapté le bréviaire romain aux exigences de la critique e1 de la piété gallicanes. Le bréviaire et le missel de saint Pie V étaient si inférieurs comme composition à ce que la France avait produit en ce genre de littérature qu'il était trop juste de n'obliger pas l'atticisme français ta des sacrifices prématurés!
Lorsque l'archevêque de Paris, Mgr Sibour, s'était rendu à Rome pour la proclamation du dogme de l'Immaculée Conception, en échange des honneurs qui lui avaient été décernés au cours même de la cérémonie et afin de tenir en échec le désir de Pie IX, il avait cru pouvoir solliciter du souverain pontife une réforme qui eût donné satisfaction à l'honneur gallican en subordonnant son obéissance à une refonte du bréviaire. Pie IX avait répondu à Mgr Sibour qu'il faisait de cette réforme du bréviaire l'objet de ses préoccupations et que, sans avoir attendu aucune invitation, il avait peu de jours avant cette audience même donné des ordres pour que lui fussent présentés les manuscrits de la commission établie par Benoît XIV (1741-1747) pour la réforme du bréviaire romain. Ces manuscrits à l'insu des prélats gallicans avaient dormi longtemps à la bibliothèque Corsiniana (1) et à la Vallicellane; ils ont été depuis publiés en partie par les Analecta juris pontifiai (2); mais il est infiniment probable que Pie IX en révélait l'existence à Mgr Sibour et au parti gallican. Quoi qu'il en soit, il y avait là une trouvaille d'un prix infini : qu'un pontife romain, d'un esprit large, d'une intelligence supérieure, d'une autorité canonique incontestable, eût institué une commission spéciale de cardinaux et de consulteurs parfois présidée par lui-même pour la correction du bréviaire romain, n'était-ce pas la justification, un siècle à l'avance, des exigences du moment? Les gallicans n'avaient pas toujours pour s'abriter l'autorité d'un pape, et de Benoît XIV. Et quelle bonne fortune de pouvoir donner tort à ces ullramontains empressés, qui s'étaient, tête baissée et sans réflexion, sans conditions, sans études, précipités dans la liturgie romaine! Les trois in-folio de la bibliothèque Corsiniana furent tirés de leur poussière et étudiés avec ardeur. Dom Guéranger les avait découverts et analysés dès 1852.
On dit parfois qu'un bonheur n'arrive jamais seul : le gallicanisme militant l'éprouva bientôt. Une aubaine inattendue lui survint qui avait presque une saveur de vengeance. Lorsque dom Guéranger avait adopté
(1) Acta et scripta autographa in sacra congregatione particulari a Benedido XIV deputata pro reformations Breviarii romani, a. 1741, in très tomos dùtributa et appendicem. Bibl. Corsin.,ms. n°* 361, 362 et 363.
(2) T. XXIV, 1885. — 214p, 215e et 217e livraisons, col. 505-538, 633-667, 889-935.
\20 DOM GUERANGER
le bréviaire monastique en 1846, il avait songé à un propre de la congrégation de France, dans le but d'honorer des saints qui, sans posséder un culte universel et sans avoir leur place dans le calendrier commun, avaient pourtant laissé à la France monastique un nom et un grand souvenir. Dès le 17 décembre 1851, il avait obtenu de la congrégation des Rites un décret signé par le cardinal Lambruschini, préfet, et par Mgr Gigli, pro-secrétaire, qui l'autorisait à préparer ce propre; puis le 23 mars 1852 il avait présenté à Pie IX une supplique où il sollicitait l'approbation apostolique. Pie IX avait acquiescé; il avait béni et encouragé le travail sauf, comme il était de droit, l'approbation de la congrégation des Rites, à qui on réservait le jugement définitif. Depuis 1846, sans se hâter, l'abbé de Solesmes avait recueilli tous les éléments de son œuvre. Ce n'était encore qu'un travail privé; et rien n'eût été plus éloigné du sens commun, rien n'était plus étranger à la pensée de dom Guéranger que l'intention de créer de toutes pièces un corps de fêtes et d'offices, qu'il eût ensuite, de son autorité, hnposé à la congrégation. On feignit pointant de le croire.
Interrogée par lui à plusieurs reprises, sa communauté lui avait confié la rédaction du propre. Mais les hommes ne sont pas parfaits : ils n'aiment pas à être dérangés dans leurs habitudes; leurs idées leur deviennent quelquefois d'autant plus chères qu'ils les voient moins partagées par autrui, et ils s'efforcent à tout prix de conjurer le discrédit où elles sont tombées. Le propre devint un épouvantail. On se prit à calculer les conséquences pratiques qui naîtraient de son adoption. Rien n'est plus aisé que réciter de mémoire un office devenu familier par la répétition quotidienne; l'attention se trouve soulagée par la redite accoutumée des mêmes formules; mais qu'adviendra-t-il, se demandaient les opposants, le jour où des portions propres, nouvelles, hymnes ou antiennes, viendront de façon inattendue déconcerter la marche d'une liturgie jusqu'alors régulière et uniforme? Les motifs parurent assez graves pour saisir Rome d'un mémoire ouvertement hostile au propre. C'est le droit de tous de s'adresser à Rome. H était moins régulier de demander aux rancunes de Mgr Sibour un élément de succès et de fane parvenir à la chancellerie diocésaine de Paris l'étonnante nouvelle que l'auteur des Institutions liturgiques, le censeur impitoyable des liturgies particulières, voulait avoir lui aussi le bénéfice de sa liturgie. Quel triomphe à Paris et à Rome quelle surprise, lorsqu'on apprit que c'était tout un nouveau bréviaire que l'abbé de Solesmes allait présenter à l'approbation de la congrégation des Rites! Eh quoi! l'ancien ne suffisait donc pas? Les formules romaines n'étaient donc pas intangibles? La loi de l'immuable et unique prière était donc méconnue par celui-là même qui l'avait promulguée? Les clameurs assourdissantes^se poursuivirent au cours des longs retards qui s'oppo-
ARRIVÉE A ROME l-M
scient au voyage do Rome (1). Lorsque dom Guéranger y parvint, l'opinion était prévenue contre lui, sans qu'il sût rien de l'intrigue obscure qui l'avait décrié d'avance.
Sur le paquebot qui relâcha à Gènes et aborda à Civita-Vecchia, l'abbé de Solesmes rencontra Mgr de la Tour-d'Auvergne qui allait prendre à Rome la place d'auditeur de rote laissée vacante par Mgr de Ségur. La conversation fut des plus agréables. De Civita-Vecchia à Rome, Mgr de la Tour-d'Auvergne prit une chaise de poste et y offrit gracieusement une place à son compagnon; ils s'en allèrent ainsi, devisant, vers Rome où iïs espéraient arriver vers quatre heures du soir. On n'était plus qu'à, une demi-lieue de la ville, lorsque le conducteur s'écrie : « Ecco il papa! Voici le pape! » C'était en effet Pie IX au milieu de son peuple, à pied, sans escorte. Les deux voyageurs descendirent aussitôt de voiture. Le pape reconnut l'abbé de Solesmes et l'appela par deux fois. Il se tenait prosterné : Pie IX le releva et, avec un sourire : « Je ne puis pas dire que je venais au-devant de vous : on le dirait pourtant (2)! » Dom Guéranger nomma son compagnon; le pape eut pour lui quelques mots d'intérêt, donna à tous deux sa main à baiser et reprit sa promenade interrompue. Les deux pèlerins entrèrent à Rome, fort joyeux de leur aventure. Le lendemain, toute la ville savait le détail de cette première audience donnée sur le grand chemin.
Dès le jour suivant, longue conversation avec Mgr de Poitiers. Les notes qui ont résumé l'entretien commencent par un soupir de soulagement : « Pour un changement de position, y lit-on, il n'y a plus de danger. » On se rappelle la faveur presque inquiétante que Pie IX avait témoignée à F abbé de Solesmes en 1852. Lorsqu'il eut la pensée de créer des cardinaux de curie, dom Guéranger avait été désigné pour représenter la France dans le sacré collège. « Ah! vous voilà à Rome, disait Mgr de Mérode en le saluant dès son arrivée; que n'êtes-vous venu trois mois plus tôt, vous seriez cardinal! » Mgr Pie dès la première conversation avait rassuré son ami : le danger avait été réel; il était conjuré maintenant. Le chapeau s'était écarté de lui pour tomber sur la tête de Mgr Villecourt. Le pape l'avait pris en affection dès 1854 à cause de son écrit sur l'Immaculée Conception, que l'évêque de la Rochelle reconnaissait avoir emprunté au Mémoire de dom Guéranger, sur la même question (3). Mgr Villecourt devenu cardinal avouait franchement avoir reçu le chapeau de dom Guéranger. Il est donné à peu d'hommes d'échapper deux années de suite à ce double péril, la première année d'être évêque, la seconde d'être cardinal.
Une audience un peu plus longue que celle de la voie Aurélienne fut
(1) D. Guéranger à D. Segrétain, 22 février 1856.
(2) Lettre du 8 février 1856.
(3) Lettre de Mgr Villecourt à D. Guéranger, 9 décembre 1854.
accordée six jours après. Mgr Pie avait révélé à son ami le secret de l'intrigue ourdie contre lui. Le pape fit allusion à certains papiers de la Corsiniana au sujet desquels on demanderait à dom Guéranger son avis et parut étonné, lorsque l'abbé de Solesmes répondit les avoir analysés en 1852. Malgré tout ce que l'accent du pape eut d'abandonné et de paternel, dom Guéranger était trop éclairé déjà par les conversations de l'évêque de Poitiers pour pouvoir se méprendre sur l'accueil très froid réservé, auprès de la congrégation des Rites, à ce propre qu'il n'avait composé que sur les encouragements de Pie IX lui-même. Ce lui fut une impression très amère d'être arrêté par cette intrigue ténébreuse où avaient trempé quelques-uns des siens et qui, non contente de rendre stérile son travail, avait sinon amoindri l'affection du saint père, du moins altéré des relations jusque-là si confiantes. « J'ai eu, avoue-t-il dans une lettre, la tentation de me rembarquer et de revenir à Solesmes; c'était un enfantillage : il faut que j'aille jusqu'au bout et j'irai » Finalement cette résolution fut bénie.
Il n'avait rien perdu du crédit que lui avaient créé ses travaux auprès des congrégations de l'Index et des Rites, dont il était consulteur. D'autres congrégations aussi demandèrent son aide, et ses nuits de travail étaient plus souvent consacrées aux affaires de l'Eglise qu'aux siennes propres. L'érection apostolique du monastère de Ligugé ne souffrit aucune difficulté; mais le dessein de Dieu était que son serviteur, même au milieu de ses travaux écrasants, fût éprouvé encore par les plus inquiétantes nouvelles venues de Solesmes et d'Acey. On eût dit une conjuration satanique, avide de scandale, armée de calomnies, alors que, par une sorte de cruelle dérision, il n'était bruit à Rome que du cardinalat de dom Guéranger. La rumeur fut accueillie par les journaux de France qui même annoncèrent la promotion comme prochaine; il y avait eu, on l'assurait, des informations prises, une enquête sur la personne du candidat : elle avait donné l'occasion de réveiller le souvenir des anciennes querelles, de rappeler les échecs retentissants des fondations de Bièvres et de Paris, le procès d'Andancette, les démêlés avec les évêques. les difficultés qu'il rencontrait jusque dans sa maison.
Très rassuré au sujet des bruits de cardinalat, très accoutumé aussi à l'épreuve, soutenu par l'affection de l'évêque de Poitiers, dom Guéranger poursuivait son œuvre au jour le jour et dépensait les trésors d'une patiente et douce fermeté pour ramener à des dispositions religieuses l'âme de dom Dépillier. Ce dernier était venu de Franche-Comté à Rome à l'insu de son abbé, afin d'obtenir de lui, par une initiative audacieuse et la peur d'un procès en cour de Rome, les satisfactions qui jusqu'à ce jour lui avaient été refusées. Mgr Mabile, évêque de Saint- Claude, trompé par la faconde du moine rebelle, avait pris assez ouvertement parti pour lui. Dorénavant il ne restait plus à dom Guéranger