LE PROPRE DE LA CONGRÉGATION
d'autre parti que celui-ci : retirer ses religieux d'une maison non encore érigée par l'autorité apostolique, céder à Mgr de Saint-Claude avec la maison la personne du P. Dépillier qui se faisait fort, grâce à l'appui de Saint-Boniface de Munich, d'y constituer un personnel suffisanl (1 1. Le monastère de Ligugé recueillerait les religieux licenciés.
A distance où l'on ne voit que des résultats, ces événements se résument en quelques mots; dans la réalité ils forment un drame douloureux, compliqué, mêlé de toutes les souffrances et de tous les déchirements. Les lignes du dénouement final étaient tracées déjà, lorsque l'abbé de Solesmes reçut de l'abbé du Mont-Cassin une lettre toute gracieuse qui l'invitait à venir célébrer pontificalcment en l'abbaye bénédictine mère la fête transférée de saint Benoît (2). L'évêque de Poitiers était rentré en France, l'affaire d'Acey réglée en principe, dom Dépillier reparti; c'était d'ailleurs la première fois — ce fut la seule — où l'occasion s'offrait à lui de voir cette abbaye à qui se rattachait la congrégation de France par un lien de filiation originelle et de vénérer une terre sanctifiée par la vie et la mort du saint patriarche. Dom Guéranger accepta avec joie.
L'affaire si tourmentée du propre de la congrégation était entrée d'ailleurs dans une voie nouvelle; il avait droit à quelques jours de repos et de prière. Sans doute les complications ne manquaient pas et les oppositions se multipliaient de jour en jour pour neutraliser ses efforts. La question était ainsi posée à l'origine que les concessions faites seraient interprétées comme impliquant une réforme liturgique et fourniraient un point d'appui aux prétentions des évoques qui ne s'étaient pas encore ralliés au bréviaire romain. Comment refuser à un groupe d'évêques ce que l'abbé de Solesmes aurait obtenu? Comment épargner le reproche d'un empressement indiscret aux prélats si nombreux qui, sur l'invitation de Rome, étaient revenus à l'unité liturgique? Les évêques même amis étaient vivement préoccupés, et Mgr Parisis se montra un instant fort soucieux du discrédit que les satisfactions accordées à l'abbé de Solesmes feraient subir par contre-coup à ceux qui jusque-là avaient combattu avec lui. Pie IX de son côté n'avait pas cessé de priser très hautement le mérite de dom Guéranger et ne voulait rien faire qui le pût blesser. Mgr Capalti, secrétaire de la congrégation des Rites, prélat d'une admirable droiture, l'avait aussi en grande estime; partagé comme le pape lui-même, ne pouvant ni résister au flot de protestations venues de France, ni prendre sur lui de contrarier l'abbé de Solesmes, il songeait à se récuser et pour n'avoir pas à prendre parti se préparait à solliciter du pape une congrégation spéciale de cardinaux, chargée de dénouer ou de trancher la question.
(1) D. Guéranger à Mgr Mabile, 7 mars 1856.
(2) Lettre du 7 mars 1856.
124 DO M GUERANGER
Avisé par M. de Rossi, dom Guéranger se rendit chez Mgr Capalti. li protesta regarder le secrétaire comme très compétent, refusa la constitution dune congrégation spéciale et finalement, désireux de ne prolonger davantage ni les ennuis de Mgr Capalti ni les perplexités du saint père, consentit à transiger sur ses demandes premières, à sacrifier certaines parties du propre, moyennant que le décret de concession mît à couvert son honneur dans une affaire où il n'était pas juste que ses ennemis eussent gain de cause. Le pape fut satisfait de cette solution. Mgr Capalti s'en montra reconnaissant; après examen il témoigna faire le plus grand cas de l'œuvre liturgique de l'abbé de Solesmes, qu'il eût été d'avis d'approuver toute, si la situation des esprits en France ne lui avait fait une loi de céder sur quelques points.
Une fois en possession de tous les fils de l'intrigue et le succès de ses négociations assuré, dom Guéranger crut bon et sage d'en appeler, des délations inexactes dont il avait failli être victime, au tribunal et à l'équité des siens.
Un religieux, écrivait-il à Solesmes, qui, en dépit du sentiment de tous ses frères, ne craint pas de faire de l'obstruction dans une matière où sa conscience n'est en rien engagée, se conduit d'une façon bien peu régulière. Un religieux qui s'applique à traverser le dessein de son abbé, dans une chose pour le moins innocente et d'ailleurs aimée de son abbé, ne fait pas preuve d'un cœur bien filial Un religieux qui adresse à Rome sa protestation personnelle, comme si la congrégation romaine n'avait pas lumière suffisante pour juger l'œuvre qu'elle a sous les yeux ou comme si mon dessein eût été de faire approuver le propre sans le montrer, est le plus indiscret des hommes. Un religieux qui, sachant le crédit dont j'ai le bonheur de jouir auprès du saint père, et qui vient en cour de Rome pour le diminuer, est un imprudent : il trahit la famille bénédictine sur qui rejaillit en considération toute la faveur dont je suis l'objet.
Et il ajoutait :
Je n'ai pas l'usage de faire quoi que ce soit pour m'attirer l'estime et l'attention des hommes; mais enfin si malgré mon indignité un peu de faveur s'attachait à ma pauvre personne, n'est-ce pas un avantage pour la congrégation? Travailler à la détruire n'est-il pas une trahison? C'est à Dieu d'en juger et non pas à moi; mais je dois tout vous dire, mon cher père, dans cet épanchement cœur à cœur. Il y a eu un moment où je me suis trouvé satisfait de cette crise et des suites qu'eue pouvait avoir. Oui, j'ai désiré perdre l'estime et l'affection du saint père, et cela afin de demeurer obscur dans mon pauvre Solesmes. Un grand péril a passé sur ma tête à mon insu en novembre dernier. Le pape a songé sérieusement à m'appeler à Rome et à me faire cardinal. J'ai appris cela deux heures après mon arrivée à Rome. Le danger est passé, mais toute la cour l'a su : de la cour, le bruit a passé dans la ville et chaque jour j'ai l'ennui d'en être salué. Les coups de chapeau des prélats me pleuvent, pendant que je m'en vais à pied, le plus obscurément possible, par les rues de Rome. Kéan-