‹ Par un moine bénédictin--Chapitre 43 sur 187 · VISITE AU MONT-CASSIN · texte numérisé non relu

VISITE AU MONT-CASSIN

moins, cher père, ne vous effrayez pas. Si je ne m'abuse, la grande majorité de ma famille religieuse juge encore utile que je sois à sa tête : si elle a raison, Dieu ne nous séparera pas. De mon côté, je me suis prononcé énergiquement et/de manière que cela fût connu en haut lieu. J'ai dit que le cas échéant je ferais toutes les instances pour esquiver, et que si on m'enlevait à la congrégation, je ne me soumettrais qu'avec désespoir. Espérons fermement que le Saint-Esprit inspirera mieux le saint père dans ses choix et qu'une fois parti d'ici, je n'y reviendrai plus (1).

Avant de partir pour le Mont-Cassin, dom Guéranger eut le loisir encore de revoir avec Mgr Capalti les propres d'Autun et de Saint- Flour. H fut comme consulteur de l'Index intéressé à l'examen du livre de M. Cousin, le Vrai, le Beau, le Bien, que l'intervention miséricordieuse de Pie IX sauva seule d'une condamnation formelle. Sur ces entre! une commission pontificale ayant été créée pour étudier le travail accompli sous Benoît XIV en vue de la réforme du bréviaire, l'abbé de Solesmes y prit place. Les in-folio de la bibliothèque Corsinienne lui étaient familiers, nous l'avons vu. Benoît XIV avait écarté déjà l'idée de la refonte du bréviaire. Sur le rapport que lui fit la commission instituée par lui, Pie IX imita Benoît XIV. Nous croyons pouvoir affirmer que le projet repris depuis sous le pontificat de Pie X n'a pas rencontré plus de faveur.

Au milieu de ces travaux et de ces peines, le voyage an Mont-Cassin fut une trêve pour l'abbé de Solesmes. L'accueil le plus affectueux l'y attendait : saint Benoît semblait reconnaître et accueillir son fils saint Maur. L'abbé du Mont-Cassin était alors dom Michel- Ange Celesia, depuis archevêque de Palerme et cardinal de la sainte Eglise romaine. Il ne consentit pas à recevoir les marques du respect que l'abbé de Solesmes lui voulait témoigner comme au successeur de saint Benoît et à l'abbé des abbés; il donna au pèlerin l'accolade fraternelle et ensemble ils entrèrent dans la cathédrale. Le Mont-Cassin ne comptait plus qu'une vingtaine de religieux, trop petit nombre pour animer l'immense abbaye; mais le vide était comblé par les cent vingt jeunes gens qui formaient le séminaire, par l'alumnat des gentilshommes, outre un pensionnat de jeunes séculiers non nobles. Dom Tosti vivait alors au Mont- Cassin. Solesmes y était représenté par son maître des novices, dom Camille Leduc : l'abbé de Solesmes était donc à peine un étranger. Et puis il avait conscience d'être dans sa patrie monastique, dans la maison de son père, chez saint Benoît. « Il est une impression intérieure, disait-il, que je n'ai ressentie qu'en trois lieux au monde : à la confession de saint Pierre, à la confession de sainte Cécile, aux stanze de saint Benoît au Mont-Cassin. Chacun de ces points, avec des nuances très différentes, pour moi touche le ciel. »

(1) D. Guéranger à D. Fontcinne, G mars 1866.

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La tour antique où se tenait saint Benoît au Mont-Cassin est engagée aujourd'hui dans une masse de maçonnerie qui la maintient et la relie au reste de l'abbaye. Dom Guéranger vénéra le sanctuaire où s'étaient écoulées les dernières années du saint patriarche. De la fenêtre d'où saint Benoît avait vu monter vers le ciel l'âme de sa sœur, l'abbé de Solesmes pouvait apercevoir Plombariola dans la plaine. Un cyprès séculaire marquait encore la place où le frère et la sœur se voyaient une fois l'an. On y descendait du Mont-Cassin par une route escarpée et rude; le chemin qui y conduit de Plombariola était facile et uni. Il relut sur place les deux chapitres où saint Grégoire le Grand a raconté à une postérité immortelle la victoire que remporta sur l'austère décision de son frère la prière de sainte Scholastique, quelques jours avant son bienheureux trépas. Ce fut à regret le 4 avril qu'il reprit le chemin de Home.

Dès le lendemain de son arrivée, les affaires le ressaisirent et avec elles l'impatience de les terminer afin de rentrer à Solesmes au cours du mois de mai, comme il l'avait promis. Il avait gagné la confiance de Mgr Capalti qu'il voyait souvent à la commission pontificale du bréviaire et dans l'étude qu'ils faisaient ensemble du propre de la congrégation. Le secrétaire des Rites eut peu d'observations critiques à élever contre une œuvre dont il goûtait fort l'esprit et la piété; presque toutes s'évanouirent devant les explications de l'abbé. Toutes choses parurent bientôt assez avancées pour qu'il fût possible de songer à l'audience de congé et au retour. Pendant deux mois dom Guéranger s'était abstenu d'aller au Vatican afin de couper court à tous les bruits de promotion (1). L'audience lui fut accordée le 19 avril. Ses lettres nous en ont conservé le détail. Elle fut toute gracieuse, avec peut-être une légère nuance d'embarras chez le pape qui avait conscience de retirer au moins en partie, devant l'effort d'une intrigue, le bénéfice d'une promesse faite quatre ans auparavant et sur laquelle dom Guéranger s'était mis à l'œuvre. H racheta du moins cet ennui par les marques les moins équivoques de son bon vouloir, accorda avec empressement toutes suppliques, demanda avec une grâce parfaite de pouvoir toujours compter sur Solesmes poi les œuvres qu'il voudrait lui confier. L'audience prenait fin, lorsque Pie IX, voulant effacer toute trace pénible et ne laisser même pas une ombre dans l'esprit de son serviteur, lui demanda sous forme de conclusion : « Eh bien! père abbé, retournez-vous content? » La parole de doi Guéranger était ailée et partait vite : « Oui, très saint père, très content de Mgr Capalti. » Et il profita de ce nom prononcé pour dire au pape tout le bien qu'il pensait du secrétaire de la congrégation des Rites; mais Pie IX ayant senti le trait fit valoir que, en dépit de l'intrigue, la

(1) D. Guéranger à D. Segrétain, 11 avril 1856.

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